Critique Film

SPECTRE : A la recherche du temps perdu ★★★★☆

Sam Mendès est de retour avec un James Bond d’une beauté sidérante à tous les niveaux.

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Au-delà d’être la séquence d’ouverture la plus spectaculaire et la plus captivante réalisée pour un James Bond, l’introduction de Spectre répond parfaitement à sa fonction de profession de foi. En l’occurrence, si le long-métrage s’ouvre sur un plan-séquence de quatre minutes – qui deviendra sous doute culte -, ce n’est pas tant pour permettre à Sam Mendès de prouver le génie de son équipe technique (il n’en a pas vraiment besoin d’ailleurs). En pleine fête des morts à Mexico, nous suivons ainsi notre cher 007 déguisé en squelette au milieu d’une foule immense de figurants, avant de prendre de la hauteur sur les toits pour traquer un ennemi. Entre temps, il perd cette peau éphémère, telle la mue d’un serpent, pour revenir au costard auquel nous sommes habitués. Cette maturité, ou plutôt cette résurrection constante, ici appuyée par le contexte de l’action, est le sens premier que veut amener le cinéaste à sa prouesse visuelle, témoignant de la longévité de son personnage qui défie la mort elle-même. Si « l’ère Daniel Craig » s’affirme comme l’une des plus passionnantes de l’histoire de la franchise, c’est grâce à sa remise en question des codes, qui revenaient aux sources du mythe et à sa valeur, telle une dissection extrêmement précise. L’Aston Martin, le Vodka Martini, le Walther PPK, la misogynie de Bond : tous ces éléments n’en étaient que mieux réhabilités au sein d’un ensemble de films qui suivaient avec cohérence cette logique, de la maestria de Casino Royale à l’expérimentation de mise en scène intéressante mais ratée de Quantum of Solace (doper Bond façon Jason Bourne), jusqu’à l’introspection tant rêvée de Skyfall. Devant cet héritage, Spectre a parfaitement compris la place qu’il devait occuper.

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A vrai dire, celle-ci a tout du cadeau empoisonné, devant faire face à l’argument critique le plus facile et pourri qui soit : « C’est moins bien que Skyfall. » Certes, le précédent volet de la saga se présentait comme l’un des ses bijoux, mais Spectre n’a rien à lui envier pour la simple et bonne raison qu’il est différent. Pour la première fois, le personnage sombre et torturé, toujours incarné par un Daniel Craig impérial, revient vers sa légèreté d’antan, où les traits d’humour contrastent avec l’ambiance mortifère de l’univers, comme pour lui rendre sa vie. La lumière du génial Hoyte Van Hoytema (Her, Interstellar) met même en avant ce paradoxe par ses clairs-obscurs macabres, parfois à la frontière d’un expressionnisme qui, néanmoins, magnifie les textures (notamment celles de la peau) au point de les rendre quasi-palpables. Mendès fait donc le choix d’une narration plus traditionnelle en réintroduisant certains passages obligés, du gun barrel au bras droit mutique et monstrueux (prenant ici les traits de la montagne de muscles Dave Bautista) en passant par la base top secrète et fantasque d’un méchant mégalo (construite sur l’impact d’une météorite !). Si certaines de ces idées impliquent un recul de la part de leur auteur, ce dernier ne cède jamais aux sirènes du cynisme. Comme Skyfall, Spectre se nourrit de son amour des codes au travers de leur mise en valeur, supportée par un raffinement technique digne de l’orfèvrerie.

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Plus que l’art de l’agent secret britannique, c’est l’artisanat l’entourant qui forge ce nouvel épisode, comme si la fabrication d’un James Bond était liée à une sorte de science. Mais face à l’étude volontairement déconstruite du dernier volet, Mendès recolle cette fois-ci les morceaux petit à petit avec une certaine précision (même si on lui reprochera la sous-exploitation de son bad guy incarné par Christoph Waltz et son troisième acte en demi-teinte). De cette manière, il affirme la puissance d’archétype de son héros en lui redonnant les attributs que les précédents films avaient laissé de côté, tout en approfondissant les interrogations autour de sa pérennité. Que valent finalement les méthodes immortelles de Bond face à la modernité de la surveillance généralisée ? C’est en partie la question que pose Spectre au travers de son intrigue secondaire, opposant le MI-6 et son nouveau M (Ralph Fiennes) à Max Denbigh (Andrew Scott), le directeur du Centre pour la Sécurité Nationale, qui accuse l’obsolescence du programme 00 et ne jure que par les drones. Ce rapport politique avec l’actualité récente concernant la NSA rappelle que l’agent secret s’est toujours adapté à son époque par un équilibre (parfois) précaire entre la tradition et la modernité. Son immortalité fictionnelle, qui le mène avec Craig vers des cimes de noirceur, serait avant tout le reflet d’un historicisme qui justifierait son utilité. L’histoire se répète, mais Bond reste le même. Sam Mendès sublime alors le fantasme qu’il évoque, s’accordant finalement à n’importe quelle réalité, jusqu’à le réduire à sa pure fonction d’espion sauveur du monde dans une scène d’interrogatoire surréaliste mais géniale avec… une souris !

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Ainsi, Spectre se concentre sur l’aspect unique de sa saga, sur son cahier des charges et ses habitudes proprement cinématographiques. Les films ne s’enchaînent que pour une seule raison (au-delà du rapport économique) : faire vivre ce pouvoir de la fiction éternelle, en nous invitant encore et toujours au même rendez-vous, sans jamais pourtant nous lasser. James Bond nous fait jouir de son immortalité, qui nous a permis de mieux nous rapprocher de lui, de le découvrir et de le redécouvrir. Andreï Tarkovski, qui a toujours perçu le rythme (et non le montage) comme élément primaire de la force du septième art, a dit : « Je crois que la motivation principale d’une personne qui va au cinéma est une recherche du temps ». Autrement dit, le cinéaste doit faire ressentir ce temps, pour qu’il provoque les émotions. Le génie de Spectre est alors d’oser la contemplation par un montage assez lent (qui n’enlève rien à la nervosité des scènes d’action), afin que nous partagions pleinement ce moment que nous passons avec 007. La proximité que nous tenons avec lui provient de son statut de mythe, certes, mais aussi du fait qu’il est son propre spectateur, endurant son temps à l’écran dans une quête de nostalgie proustienne explicité par le nom de la James Bond girl (Léa Seydoux, solide et convaincante) : Madeleine Swann. Plus que jamais dans la franchise, Spectre décrit l’éternité de son personnage comme une malédiction, le scénario ayant la bonne idée de relier les intrigues depuis Casino Royale. Dans une salle du QG du MI-6 en ruines, les photos des défunts, ennemis comme alliés, apparaissent. Bond leur survit, et survivra encore. Sa nouvelle amante a beau lui assurer qu’il a le choix, la réponse du film est sans appel : il ne l’a pas. Son passé le rattrape sans cesse, jusque dans la relation particulière qu’il tient avec sa Némésis. Sam Mendès déploie toute la beauté d’un être fictif façonné par l’art qu’il sert, prisonnier du temps, et donc du cinéma.

Réalisé par Sam Mendès, avec Daniel Craig, Léa Seydoux, Christoph Waltz

Sortie le 11 novembre.

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