Critique Film

SILENCE : Ontologie de l’image scorsesienne ★★★★★

D’une ambition monstrueuse, le nouveau film de Martin Scorsese s’impose comme un choc de cinéma immédiat.

A l’instar de Quentin Tarantino, Martin Scorsese puise la principale force de sa filmographie dans son immense cinéphilie. Loin d’un travail de moine copiste, il exploite son savoir pour en tirer le meilleur, et se le réapproprier dans ses propres œuvres. Certes, le style de Scorsese possède des effets immédiatement reconnaissables (notamment dans son utilisation de la voix-off, avec laquelle il s’amuse dès ses premiers courts-métrages), mais il se définit avant tout par son amour inconditionnel du septième art et de la magie de ses spécificités, que l’auteur magnifie par sa maîtrise d’une grammaire riche et diverse, qu’il s’est forgée en piochant dans toutes les cultures auxquelles il a eu accès. En bref, le cinéma de Martin Scorsese est porté vers l’ouverture, vers le contact avec l’autre, et vers les chocs que cela peut provoquer. On peut donc comprendre ce qui a passionné le cinéaste dans l’adaptation du roman Silence de Shūsaku Endō, qui s’attaque très explicitement à ces problématiques dans le contexte d’un Japon médiéval persécutant les chrétiens et les prêtres venus répandre les enseignements du catholicisme. Un sujet complexe, tout comme sa mise en chantier, sur laquelle planche le réalisateur depuis une vingtaine d’années, et dont le chaos de la production est déjà comparé par certains à celui du Apocalypse Now de Coppola. C’est dire à quel point Scorsese s’est accroché à ce projet avec ferveur, une ferveur qui paraît essentielle maintenant que le produit fini se trouve entre nos mains.

En effet, en décrivant le parcours de deux prêtres (Andrew Garfield et Adam Driver) partis retrouver leur mentor (Liam Neeson), accusé d’avoir rejeté sa foi, Silence se révèle comme une œuvre passionnée sur la passion, sur la souffrance qu’elle procure, et que nous partageons tous. La richesse du cinéma de Scorsese, ce mix de références parfaitement digéré qu’il maîtrise à la perfection, semble évident pour rendre à l’écran un tourment intérieur à priori impossible à représenter. En convoquant les maîtres de l’âge d’or japonais, de Mizoguchi à Kurosawa, qu’il réadapte avec une facilité déconcertante, le cinéaste prend le temps d’installer son dispositif de mise en scène et mêle de magnifique plans fixes à la composition irréprochable avec des mouvements de caméra complexes, décuplant la douleur qui se dégage de la moindre des actions des personnages au cours de leur dur périple. Scorsese ne leur laisse aucun répit, et les suit dans le moindre de leur doute, au point que notre propre pensée finit par s’effacer au profit de la leur.

Malgré la longue durée du film, ainsi que la difficulté de son travail d’adaptation, Silence impressionne à chaque instant par sa maestria technique et narrative, enchaînant les séquences avec une fluidité qui nous immerge immédiatement dans la croyance de ses protagonistes, de façon à ce que même le spectateur le plus agnostique ne la remette pas en question. C’est bien simple, il n’y a pas une scène, un photogramme qui ne paraisse inutile ou raté. L’exigence artistique du cinéaste atteint des cimes encore inexplorées, au service d’une subtilité psychologique rendant prégnant chaque interrogation des deux prêtres. Sans prendre de posture cynique avec son sujet, Martin Scorsese, qui a d’ailleurs toujours revendiqué sa foi catholique, embrasse de la même manière que Mel Gibson avec Tu ne tueras point la beauté d’une croyance, de telle façon qu’elle prend une dimension bien plus universelle. Le réalisateur dépeint avec justesse le combat de cette foi contre un système qui la rejette, ou contre les limites de l’être humain qui ne peut pas se contenter de cette spiritualité, quand bien même il le souhaiterait. Par petites touches, Scorsese craquelle le vernis fantasmé de dogmes catholiques rigides, comme lorsque les deux protagonistes, affamés, en oublient la bénédiction du repas qu’on leur offre, ou quand ils doutent du fait de confesser des personnes dont ils ne comprennent pas la langue. Il ne critique pas bêtement ces codes et rituels, mais montre que la réelle profondeur de cette religion est ailleurs, presque inaccessible.

En cela, Silence est une œuvre brillante qui équilibre une vision utopiste de l’humanité et un total désenchantement, effleurant la sérénité que l’homme pourrait atteindre, et agrippant violemment ses pires bassesses. De cette façon, Scorsese construit son film en deux temps. Tout d’abord, la précision de sa mise en scène décortique notre monde physique, cette enveloppe de l’âme du monde qui nous étreigne et nous fait souffrir, jusqu’à devenir une pure contemplation de notre auto-destruction, que les dialogues soulignent en mettant en opposition ces deux cultures qui se renvoient une ignorance mutuelle. Ensuite, le long-métrage est à la recherche d’une immatérialité, du silence de son titre que Dieu nous livre, en attendant que nous trouvions sa voix. Par chaque strate de sa fabrication, l’ensemble parvient à faire exister cette puissance supérieure, voire à suggérer son absence, que ce soient dans les lamentations de ses personnages – joués par des acteurs poussés dans leurs derniers retranchements –, que dans une nature sauvage et personnifiée que Martin Scorsese sublime à chaque instant. Ce sont même les quatre éléments qui s’expriment devant la caméra : la terre par la prégnance des plantes à l’image, l’air rendu visible par l’emploi régulier d’une fumée envoûtante, l’eau par les vagues déchaînées qui s’écrasent sur les plages japonaises, et le feu par la force des torches et des bûchers.

Silence est donc bien une œuvre de Martin Scorsese en traitant la violence comme inhérente à la condition humaine, au point de même représenter le courroux de son créateur. Cela rend le métrage encore plus éreintant, mais surtout encore plus beau. Dès lors, à la sortie de cet immense moment de cinéma, on se rend compte que Silence est peut-être l’un des films les plus représentatifs du fil conducteur de la filmographie du réalisateur, car de Taxi Driver à Hugo Cabret, en passant par After Hours, Les Affranchis ou encore Shutter Island, il s’est toujours intéressé à des histoires d’hommes contraints de faire face à leurs croyances en pénétrant dans un nouveau monde, tout comme le spectateur de cinéma qui accepte le contrat qu’il passe au début d’une projection. On y revient toujours : quel que soit le contexte, Martin Scorsese parle de septième art, telle une foi qui nous pousse vers l’ouverture, vers le contact avec l’autre. Autant dire qu’en couplant cette réalité à une œuvre aussi puissante sur la religion, il vient très certainement de signer l’un de ses films les plus personnels.

Réalisé par Martin Scorsese, avec Andrew Garfield, Adam Driver, Tadanobu Asano

Sortie le 8 février 2017.

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