Critique Film

PREMIER CONTACT : Une question de palindrome ★★★★☆

Avant de partir dans la dystopie de Blade Runner, Denis Villeneuve nous montre tout son talent dans le domaine de la science-fiction [Attention : SPOILERS].

L’attrait principal du cinéma de Denis Villeneuve réside dans son amour évident pour les genres qu’il investit (le thriller, le fantastique lynchien ou encore le film de cartel). Cependant, le réalisateur se distingue aisément d’une masse prônant un auteurisme forcé sur des codes qu’elle s’amuse bêtement à dynamiter. En étant respectueux des thématiques abordées et de ce qu’ils sous-tendent, Villeneuve ne fait que mieux révéler sa maîtrise sur ses sujets, au point de se permettre un glissement progressif amenant ses films vers de nouveaux horizons. Ainsi, quand le bonhomme décide de faire un tour d’échauffement du côté de la science-fiction avant de s’attaquer à Blade Runner 2049, on ne peut que se montrer curieux, surtout quand Premier Contact prend déjà le pari d’un postulat original, voire même quelque peu critique envers certains canons traditionnels du genre. Alors que des extraterrestres arrivent sur Terre dans de grands vaisseaux, il n’est pas question d’invasion ou de refuge, juste d’une tentative de communication, qui impose la présence d’experts dirigés par la linguiste Louise Banks (Amy Adams, au sommet de son art). Loin de tomber dans les travers d’un anthropomorphisme qui empêche de suggérer l’immensité d’un cosmos qui nous dépasse, le long-métrage épure au maximum sa description d’un ailleurs, avec des aliens privés d’organes qui laisseraient transparaître des émotions, ou encore l’absence de technologie apparente (leurs navettes sont constituées de murs gris). En bref, une profession de foi excitante pour qui désire retrouver l’exigence scientifique de 2001 : L’Odyssée de l’espace ou de Rencontres du troisième type, films matriciels dont la logique imparable permet encore aujourd’hui de combattre un anthropocentrisme absurde faisant parler des extraterrestres en anglais, le plus souvent dotés de technologies presque identiques aux nôtres, que nous parvenons à maîtriser en deux temps trois mouvements (n’est-ce pas Independence Day ?).

D’un réalisme saisissant, Premier Contact travaille dans son introduction un suspense d’une force évocatrice folle, se contentant d’une vague de sonneries de téléphone pour annoncer la nouvelle, et bien évidemment des informations télévisées. Sous les yeux de Louise, c’est tout son environnement qui change (très beau travail d’ailleurs sur la profondeur de champ, qui fait passer beaucoup d’informations par l’arrière-plan). C’est dès cet instant que l’on voit que le film a parfaitement compris le pouvoir de l’extraterrestre dans la fiction : celui de mettre l’être humain à nu par comparaison à une autre espèce, aussi bien dans le meilleur de lui-même que dans le pire. Dissimulées dans une sorte de brume artificielle, les créatures ne sont là que pour nous éloigner un instant de l’essence de l’Homme, pour mieux nous y ramener ensuite. Si elles sont bien une réalité que le cinéaste traite de manière très pragmatique, celui-ci n’en oublie jamais de leur conférer cette puissance métaphorique, ce miroir parfois hyperbolique qu’elles portent sur la condition humaine, et qui n’en sont que plus beaux lorsqu’elles ne sont que peu, voire pas montrées (encore merci à Kubrick et Spielberg).

Certains pourront juger naïf l’humanisme de l’œuvre visant à oublier les tensions géopolitiques, afin de communiquer avec les nouveaux arrivants comme une seule et même voix (une problématique d’ailleurs peu mise en avant dans la science-fiction, nous qui voyons généralement les peuples extraterrestres en tant qu’unité, sans nous demander comment eux peuvent nous percevoir). En réalité, Premier Contact est à l’image du reste de la filmographie de Villeneuve, offrant un spectre varié et plus subtil qu’il n’en a l’air, dépeignant l’homme dans tout ce qu’il représente, aussi bien dans ses plus beaux élans d’intelligence (le professionnalisme de Louise et de son collègue Ian, brillamment interprété par Jeremy Renner) que dans sa plus crasse bêtise, démontrée par des sociétés en proie à la panique.

Dès lors, le film manie dans un travail d’équilibriste assez grandiose l’ambition de son récit et son universalité qu’il ramène toujours à l’intimité de ses personnages. Volontairement anti-spectaculaire, il ne rend que plus majestueux ses contrastes d’échelle, au point de ramener son protagoniste à l’état d’allégorie de la communication humaine et de sa nécessité, alors même qu’il s’agit de son champ d’étude. En cela, Denis Villeneuve change la donne en rendant son héroïne consciente de son statut allégorique, grâce à un troisième acte lui donnant le pouvoir de manipuler le temps. Elle voit ainsi le fil de sa vie et le rôle qu’elle a pu tenir dans ce monde, comme si elle avait lu le script du long-métrage. Elle comprend alors qu’elle devient, autant à l’échelle cosmique que cinématographique, une métonymie de l’humanité, un symbole imparfait, donc humain, tel que l’était Dave Bowman. Louise représente la peur, celle du vide lié à la perte de l’autre (ici, sa fille décédée), la conséquence d’une empathie qui ne tolère pas l’absence d’interaction, et donc de communication. Et par la simple force de ses cadres, de sa photographie, et de son montage, Villeneuve nous éclate en pleine figure toute la douleur d’un monde rempli de regrets, dû à un langage incapable d’exprimer tout ce que l’on peut ressentir.

La linéarité de notre monde (ou plutôt la perception que nous en avons) montre ses limites face à l’écriture plus complète des extraterrestres qui transcendent le temps, et donc la notion de ligne, pour composer leurs idées dans des cercles. Une idée que le cinéaste essaie de transcrire dans sa narration, sans pouvoir pleinement y parvenir. De cette manière, Premier Contact se met merveilleusement en abyme pour interroger les limites du médium cinématographique, et sa difficulté à mettre en scène des concepts qui nous dépassent. Villeneuve nous manipule volontiers avec son découpage épuré, floutant notre vision de la temporalité de l’histoire. Une bien belle façon de permettre à la science-fiction d’amener à repenser les fondements d’un art, comme Christopher Nolan a pu le faire récemment avec Interstellar et ses questions de relativité temporelle, qui rendent impossible la description précise du type de montage employé par le cinéaste (est-ce alterné ? Parallèle ?)

De la même façon, Premier Contact essaie de fonctionner sur un système de boucle, comme l’écriture des aliens, ce qui est impossible pour une œuvre inscrite dans une durée, et qui nous délivre des informations au fur et à mesure. Villeneuve s’attarde ainsi sur le seul modèle qu’il peut attribuer à l’être humain : celui de l’aller et du retour, parcours intemporel et universel de l’homme prenant ici forme autour du symbole du palindrome, ce mot qui peut être lu dans les deux sens, comme celui que Louise a donné à sa fille, Hannah. On ne peut avancer qu’en regardant son reflet dans le miroir, limite d’un voyage qui nous indique le chemin du retour, telle Louise face à des extraterrestres qui lui réapprennent à vivre au travers d’une sorte de vitre pour revenir à un point de départ également point d’arrivée. Ce parallélisme parfaitement tenu par la mise en scène soignée du cinéaste finit de faire de Premier Contact lui-même un miroir de notre condition simple et épuré, quitte à en devenir frustrant.

En effet, si nous mettons en valeur depuis le début de cet article la poésie évidente du film, celle-ci repose trop sur le pragmatisme avec lequel Denis Villeneuve traite son récit. Certes, son efficacité et son immersion en sont plus puissantes, mais elles ne transcendent jamais vraiment la proposition des bandes-annonces, qui révèlent à quel point le récit est trop agrippé à son enjeu et son déroulé littéraux. Au travers de quelques ellipses maladroites, on sent que le métrage n’aurait pas dû hésiter à s’étendre, à construire encore plus dans la durée sa dramaturgie, mais surtout sa portée métaphysique, qui bien que présente dans un dernier acte un peu expéditif, ne parvient pas à développer sur son ensemble une fascination sensitive comme les modèles qu’il vise. Il manque à Premier Contact, malgré l’exigence habituelle de son réalisateur envers les genres qu’il approche, le glissement qui fait le sel de sa filmographie, ce côté retors et novateur ayant trouvé son apogée dans son magnum opus Enemy, autre film sur le langage (du cinéma), jouant de ses multiples sens pour visiter les profondeurs de la psyché humaine. Cependant, difficile de faire la fine bouche face à une telle ambition et un tel respect de la science-fiction, mais dans sa forme quasi-irréprochable, Premier Contact ne semble pas être totalement revenu au point de départ de son palindrome.

Réalisé par Denis Villeneuve, avec Amy Adams, Jeremy Renner, Forest Whitaker

Sortie le 7 décembre 2016.

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