Critique Série

OLIVE KITTERIDGE : Une actrice en or pour un rôle sur mesure ★★★★★

Tour d’horizon du « teen spleen », dosage ce mal-être adolescent qui a fait et continue de faire les grandes heures d’un cinéma tourné vers l’exploration des sentiments et la quête identitaire.

le monde de charlie 1

Âge de tous les possibles mais aussi apogée de tous les affects, l’adolescence représente une matière fictive inépuisable, cialis 40mg riche de réflexions existentielles. Bien plus qu’une simple étape dans nos vies, elle correspond à ce moment charnière où chaque expérience, chaque rencontre ajoutent une pierre à l’édifice de notre personnalité. Devoir se construire avant de devenir adulte, tel est l’enjeu douloureux et terrifiant qui pèse sur les épaules de ces jeunes gens, qui évoluent le vague à l’âme et la rage chevillée au corps. Nombre de cinéastes se sont légitimement penchés sur la question, dressant le portrait d’une génération qu’ils chérissent et à laquelle ils se sentent encore appartenir. Il existe en ce sens autant d’approches différentes que de sensibilités communes, tant le sujet peut s’aborder de façon personnelle et/ou universelle. On note néanmoins certaines récurrences qui permettent de créer des ponts d’un auteur à l’autre. C’est pourquoi, à défaut de nous montrer tout à fait exhaustif, notre analyse s’attardera sur les axes les plus symptomatiques du « teen spleen » au cinéma.

L’idéalisation forcenée

L’adolescence est souvent affaire de mélancolie, d’un temps que l’on sait imparti et que l’on désire suspendre à jamais. Le point de vue interne est de fait privilégié pour isoler, sublimer et immortaliser un contexte particulier. Dans la diégèse, le procédé invite à la rêverie, s’attache à des personnages déphasés, lunaires, qui vivent leur jeunesse avec oisiveté, convaincus au fond de n’avoir aucune prise sur les évènements. Prenons l’exemple de Virgin Suicides de Sofia Coppola. Le film s’ouvre sur un mystère. Une bande de copains assiste à l’arrivée dans leur voisinage de nouvelles conquêtes potentielles, cinq soeurs à la beauté irréelle. Pourtant, très vite, elles affichent une étrange lucidité, comme si elles connaissaient le sort qui les attendait et s’y résignaient. Ce fatalisme ambiant est si insondable qu’il en devient fascinant, et la réalisatrice exploite l’attitude opaque de ces cinq soeurs pour mieux les idéaliser, à travers des astuces de mise en scène (voir les nombreuses superpositions de leurs visages sur fond de ciel) qui les rendent parfaitement évanescentes.

On pourrait à bien des égards associer l’incompréhension des uns à une forme de naïveté toujours intacte et la conscience aiguë des autres à une forme de perte d’innocence prématurée. C’est en cela que la notion de temps est importante, puisque chaque jour qui passe nous rapproche de la désillusion. S’amorce alors un compte-à-rebours, celui d’une séparation imminente entre amis à la fin de l’été (The Myth of the American Sleepover de David Robert Mitchell), d’un déménagement soudain dans une autre région loin de son amour de jeunesse (À bout de course de Sidney Lumet). L’éloignement géographique, qui correspond le plus souvent au départ de sa ville natale, est une donnée cruciale, censée établir une rupture, une évolution vers l’autre monde, celui des adultes, vierge des fantasmes adolescents. Dans ces conditions, l’idéalisation sauvegarde des images, des impressions qui enjolivent une réalité que l’on sait inéluctable et nous préparent à l’accueillir du mieux possible.

L’émancipation tutélaire

Le « teen spleen » se développe également dans le rapport à la figure parentale, intransigeante, envahissante ou simplement absente. La soif de liberté, les aspirations utopiques se retrouvent contrariées par un constant rappel à l’ordre d’un père ou d’une mère qui méconnaissent voire méprisent leur(s) enfant(s). Emboîter le pas à ses parents pour éviter de subir leurs remontrances, là réside le noyau dur des affres adolescentes. John Hughes l’a plus d’une fois évoqué au cours de sa filmographie, avec son célèbre Breakfast Club ou dans La Folle Journée de Ferris Bueller, par le prisme du meilleur ami du héros éponyme. Chez Hughes, c’est le rassemblement collégial, hors du foyer familial, qui assure l’épanouissement des jeunes gens. Tous souffrent en silence d’un modèle de vie qui leur enjoint d’être responsables avant l’heure. Face à ce modèle, une seule solution : l’acte de rébellion. Soit en fuyant la figure parentale, à tel point que ces « teens », retranchés dans leur bulle, paraissent orphelins, livrés à eux-mêmes, soit en la confrontant directement.

breakfast club

Cette seconde alternative, sans doute plus largement représentée, repose sur un besoin viscéral d’exprimer haut et fort, parfois avec fracas, sa détresse à son ou ses géniteurs. Le cinéma est friand de ces joutes verbales, de ce grand déballage des maux qui nous assaillent, qui plus est à cet âge où l’on se sent incompris, perdu ou mal-aimé. Plusieurs routes nous sont accessibles et c’est la relation amour/haine que l’on entretient avec ses parents qui déterminera celle que l’on empruntera. Xavier Dolan s’en est donné à coeur joie dans J’ai tué ma mère puis quelques années plus tard avec Mommy, en s’attardant sur les liens conflictuels mère/fils. Le désordre intérieur investit alors l’espace extérieur. Dolan marque l’impuissance et la mélancolie de ses jeunes héros par les dommages matériels qu’ils causent autour d’eux, au su et vu de tous, alors que cette violence est destinée à un seul personnage, la mère en l’occurence. Cet état de crise met aussi en branle la stabilité du cadre. La mise en scène colle aux affects, restituant l’impact immédiat des insultes et des coups.

La violence cathartique

Avant l’explosion domine un sentiment de vide ou de trop-plein. Ne plus savoir qui l’on est, notre but dans cette existence dénuée de sens, peut avoir les pires conséquences, de la même façon qu’un excès d’autorité ou un abus de confiance. Aux portes de la vie active et de plus grandes obligations, la raison se heurte à l’impulsion, cet instant qui nous pousse à éprouver le dernier frisson, aussi morbide soit-il. Au cinéma, cette perspective se traduit par une aliénation progressive d’un ou de plusieurs adolescents qui, soumis à une quelconque pression, participent à une sorte de rituel initiatique censé les acclimater à la cruauté du monde adulte. C’est ce qui arrive dans Bully de Larry Clark par exemple, où un groupe d’amis désoeuvrés préméditent le meurtre d’un des leurs, moins pour supprimer la cible jugée nuisible que pour se sentir vivants et grandir. Sauf qu’il n’y a aucun âge, même celui de l’insouciance, qui protège des retombées et des séquelles d’un tel crime. Le film prend bien soin d’ailleurs de ne jamais condamner ni pardonner les jeunes protagonistes, incapables d’évacuer leur détresse sans commettre l’irréparable.

Le lycée est en outre l’endroit où se manifeste les premiers vrais tourments adolescents. Qu’importe le profil de l’étudiant(e), souffre-douleur, laissé(e) pour compte ou coqueluche hissée au sommet du « cool », la mélancolie frappe tout le monde, sans prévenir. L’image que l’on colporte de nous-mêmes est presque toujours erronée, mais nous assure un statut au sein d’un microcosme où souffrir les moqueries de ses camarades vaut mieux qu’inspirer une totale indifférence. Se rendre invisible reste ainsi la grande problématique du « teen spleen ». Nombre de cinéastes se sont plu à capter cette infinie solitude d’un(e) lycéen(e), traversant les couloirs de son établissement scolaire, tel un fantôme qui n’aurait plus sa place ici-bas. C’est le cas de cette fille au physique ingrat dans Elephant de Gus Van Sant, ou de ce jeune homme qui s’apprête à céder à ses penchants meurtriers. Difficile de dire s’il existe un cran de sûreté aux pires extrémités, là encore la visée documentaire que privilégie Van Sant neutralise tout quiproquo. Pour lui, l’adolescence ressemble surtout à un champ d’expérimentation, un territoire où l’on se cherche sans jamais réellement se trouver.

L’éveil sexuel

Impossible de conclure cette analyse sans envisager à cet âge l’importance du corps, changeant, repoussant, désirant et désirable. Que l’on s’exhibe, satisfait de sa plastique, ou que l’on cache ses formes sous un ample pull-over, la peur demeure, celle de la « première fois », cet instant d’intimité et de partage pour lequel on espère être à la hauteur. Passer à l’acte impose de se mettre à nu sans complexes, de dévoiler son véritable visage. Seulement, le fantasme, alimenté alors par les récits épiques des exploits des uns et des autres, ne correspond que très rarement à la réalité des faits. Gregg Araki solutionne cette crainte en désacralisant les rapports charnels. Les « teens » volages de Nowhere et Kaboom font l’amour comme ils respirent, en vue d’assouvir leurs pulsions mais aussi afin de déchiffrer l’énigme de leur propre condition. Où vais-je et dans quel état j’erre ? Chez Araki, la jouissance, même tristement automatique, est source d’élucidation voire d’illumination. Son utilisation de la lumière, particulièrement « flashy » lors des scènes d’ébats sexuels, nous le rappelle film après film.

kaboom

Les affres adolescentes naissent enfin de la confusion des genres, de l’attirance que l’on peut éprouver pour une personne du même sexe, ou de relations contraires aux bonnes moeurs. Se conformer au schéma hétéro-normé ou briser les tabous, un choix déjà susceptible de définir l’adulte que l’on veut être. C’est ce dandy issu d’un milieu bourgeois, malmené pour afficher au grand jour son homosexualité, dans Les Lois de l’attraction de Roger Avary ou encore cette capitaine d’équipe de natation synchronisée dans Naissance des Pieuvres de Céline Sciamma, qui charme sa jeune recrue puis se rétracte. Il existe également un autre cas, celui illustré par François Ozon avec Jeune et Jolie, où l’héroïne retrouve des hommes d’âge mûr et se prostitue, se consumant dans ses déviances. La chambre d’hôtel, anonyme, impersonnelle, devient ainsi un espace masochiste sous l’oeil d’Ozon. Au bout du compte, le « teen spleen » est tout à fait cinématographique tant il offre aux cinéastes l’occasion d’incarner à l’écran le déchirement d’une jeunesse face aux épreuves du passé, du présent et du futur.
Frances McDormand au sommet dans une série intelligente et profonde, rx maintes fois récompensée.

Professeure de mathématiques dans une petite ville de l’état du Maine aux Etats-Unis, website like this Olive Kitteridge (Frances McDormand) mène une vie bien monotone avec son mari Henry (Richard Jenkins) et son fils Christopher (John Gallager Jr/Deven Druid). Olive Kitteridge n’est pas séduisante. Elle n’est pas complaisante. Elle n’est pas sympathique. On pourrait même dire, si l’on s’arrêtait aux apparences, qu’elle est aigrie. Pourtant, l’actrice Frances McDormand, habituée au farfelu (Fargo) ou au burlesque (Burn After Reading) des frères Coen, parvient à faire de cette femme une personne profondément attachante.

Olive Kitteridge, mini-série de quatre épisodes d’une heure, concentre toutes les qualités de production d’HBO (chaîne créatrice de Six Feet Under et Game of Thrones), avec, cerise sur le gâteau, une remarquable et appréciable concision. Peu d’action dans cette série américaine, mais une intensité de chaque scène qui captive dès les premiers plans.

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Ecrite par une femme, Elizabeth Strout, Olive Kitteridge se compose de quatre chapitres, correspondant à quatre moments clés de la vie d’« Olly », à quatre âges différents. Les longues ellipses entre chaque partie ne gênent en aucun cas le spectateur, tant les évènements relatés sonnent justes et résonnent intensément, qu’on soit homme, femme, jeune ou vieux. A chaque épisode, la série pousse à l’introspection et interrogera chacun d’entre nous de différentes manières. Elle apportera, de toute façon et si on l’accepte, un questionnement profond sur la vie, son but, ses difficultés.

Comme on le disait précédemment, la qualité de production d’Olive Kitteridge bénéficie techniquement et artistiquement de toute l’expérience d’HBO. La photographie, très posée, utilise une palette naturelle afin de montrer le magnifique bord de mer du Maine, qui participe alors à l’ambiance tamisée, en apparence, de cette série contemplative. Visuellement, le show n’a donc rien à envier à un excellent film de cinéma. Le grand écran « fournit » également la plupart des membres du casting. Frances McDormand trouve ici le rôle le plus complet mais également le plus intense de sa carrière. Le personnage d’Olive Kitteridge demande en effet une grande maestria, une intensité intérieure souvent périlleuse à transmettre à l’écran. L’actrice américaine arrive à nous faire aimer cette enseignante apparemment froide et acariâtre. Chaque détail, chaque mouvement de la comédienne apporte en nuance et en précision. Elle est épaulée dans son œuvre par le formidable Richard Jenkins, qu’on a tant aimé dans Six Feet Under ou encore The Visitor (Thomas McCarthy, 2008). D’une justesse constante, forte et douce à la fois, il incarne avec brio le mari d’Olive, qui crée un équilibre nécessaire avec le personnage principal féminin, par sa gentillesse et son étonnante bienveillance.

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Zoe Kazan, aperçue dans Elle s’appelait Ruby, est impeccable en assistante d’Henry. L’innocence de son personnage et l’interprétation de la jeune actrice rafraîchissent et émeuvent en même temps. Enfin Peter Mullan (My Name Is Joe, Ken Loach) complète l’éventail de ce casting de cinéma, en apportant avec lui l’espoir d’un avenir plus joyeux pour Olive. On notera la présence sporadique d’un Bill Murray totalement libéré qui fera jubiler plus d’un spectateur !

Olive Kitteridge est donc une véritable petite perle, alliant intelligence, profondeur et une excellente production, à tous les niveaux. Bardée de récompenses, elle a notamment remporté sept prix aux Emmy Awards en 2015, dont certaines pour l’interprétation de Frances McDormand et Richard Jenkins. Elle se dévore en une ou deux « séances », ce qui ne gâte rien ! A voir sur Canal + Séries durant tout le mois d’août ou en DVD aux éditions Warner Home Video.

La Cinéphile Eclectique (Carnets Critiques )

Série créée par Elizabeth Strout.

Diffusée depuis le 2 novembre 2014 sur la chaîne américaine HBO, à partir du 13 juin 2016 sur Canal +.

Avec Frances McDormandRichard Jenkins, Zoe Kazan, Bill Murray, Peter Mullan…

 

 

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