Critique Film

LE MONDE DE DORY : Pixar nage toujours droit devant lui ★★★☆☆

Imparfaite mais exigeante, la suite du Monde de Nemo porte autant en elle les qualités de Pixar que ses nouvelles limites.

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Si Le Monde de Nemo est encore treize ans plus tard un monument dans l’histoire du studio Pixar, c’est peut-être parce qu’il est le représentant le plus explicite de l’une des thématiques principales de la boîte de John Lasseter : le rapport au voyage initiatique, et plus précisément à la forme de l’odyssée. Qu’il s’agisse d’un passage entre deux mondes (Monstres & Cie), du microcosme d’un cerveau humain (Vice-Versa) ou d’une nature périlleuse (Le Voyage d’Arlo), Pixar a toujours rattaché ses concepts variés à la notion d’un aller et d’un retour, aventure fondatrice dans le cœur de ses personnages comme dans celui de ses spectateurs. Mais par l’intelligence de son écriture et de ses péripéties purement homériques, Nemo touchait à une certaine pureté dans sa construction émotionnelle, au service d’un univers visuel magique qui sublimait les capacités techniques du studio. Seulement voilà, cette logique portée vers la maturité (et donc sur des choix dramatiques forts, comme l’a prouvé Toy Story 3) s’est vue quelque peu chamboulée depuis le rachat de Pixar par Disney, même si pour notre part, seul Cars 2 s’est révélé comme un faux pas. Néanmoins, les besoins mercantiles de la firme aux grandes oreilles et ses plans pour l’avenir ne vont pas dans le sens que l’on espérait. A l’exception de Toy Story (qui était parfaitement logique dans sa construction en trois actes), Pixar s’est toujours éloigné des suites et autres prequels, avec la chance que son nom suffise à lui permettre les folies les plus extravagantes en continuant d’attirer le public. Pixar est une saga à lui seul, que les fans s’amusent même à considérer comme un unique univers grâce à des théories farfelues. Et même si Monstres Academy (qui est donc un prequel à Monstres & Cie) avait étonnement réussi à s’avérer satisfaisant, Le Monde de Dory sonnait comme la véritable entrée de Pixar sur le terrain de l’opportunisme hollywoodien, tandis que d’autres films à numéros (Les Indestructibles 2, Toy Story 4…) sont censés le suivre.

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Arrêtons donc immédiatement le suspense : s’il n’atteint évidemment pas son modèle, Le Monde de Dory est un bon film, certes mineur pour Pixar, mais déjà bien moins décevant que ce que laissaient supposer ses bandes-annonces. Loin d’un remake fumiste du premier volet, le métrage possède comme principal atout sa vision nouvelle de l’odyssée. En effet, plutôt que de réitérer ses interrogations existentielles par la simple grandeur de l’océan et la dimension épique de son récit, Andrew Stanton (épaulé par Angus MacLane) se resserre sur un cerveau, celui de Dory, ce poisson chirurgien autrefois merveilleux sidekick, souffrant toujours de « troubles de la mémoire immédiate ». Désormais personnage principal, elle se lance à la recherche de son passé et de sa famille avec l’aide de Nemo et Marin, se raccrochant autant que possible aux bribes de souvenirs qui lui reviennent. En cela, Le Monde de Dory se rapproche peut-être plus du récent Vice-Versa que du film auquel il succède, définissant un microcosme mental passionnant, et ce malgré la mécanique évidente de l’histoire, parsemée de flashs-backs. C’est dans ces moments posés, où la détresse de Dory la prive de but, et donc de volonté, que Stanton s’attache autant que son personnage à sa mémoire et à sa valeur. Le cinéaste retrouve alors la simplicité de sa force émotionnelle, fondée ici sur un principe invisible et impalpable, que son sens de la cinématographie parvient pourtant à rendre.

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Cependant, cette originalité se frotte nécessairement aux fondations posées par Le Monde de Nemo, au point de freiner certaines des intentions de sa suite. Face à l’intimité créée autour de Dory, le macrocosme qu’il développe (un centre de soins maritime à Cleveland) a du mal à exister, jusque dans la réflexion ambiguë des réalisateurs, qui défendent autant la démarche qu’ils ne dénoncent ses travers (servir également d’aquarium, quitte à sacrifier le bien-être de certains animaux). Mais c’est surtout dans le traitement de ses personnages qu’il déçoit. Rapidement séparés de Dory pour simplifier la narration, le contrechamp sur Marin et Nemo peine à convaincre, tant la relation entre le père et son fils n’a pas évoluée depuis le premier film. Reste la galerie de figures purement pixariennes, même si ici, un seul nouveau venu emporte l’adhésion immédiate : il s’agit de Hank le poulpe caméléon, vieux ronchon touchant qui offre la majeure partie des gags visuels du métrage. Il est la preuve à lui seul que Pixar est toujours en mesure de se renouveler et de puiser les bonnes inspirations. Outre la convocation du film d’évasion (déjà présente dans le précédent volet), Le Monde de Dory réjouit quand il use du pouvoir anthropomorphe de son univers à des fins parodiques, flirtant avec le film catastrophe (dans une scène aussi drôle que tétanisante) comme le film de braquages ou le drame familial. Malheureusement, cette inventivité ne suffit pas totalement à compenser l’évidence de certains passages, qui martèlent ou simplifient le propos du Monde de Nemo. Il est même dommage de voir un film autant sur des rails quand la personnalité de son héroïne repose sur son sens de l’improvisation. Le Monde de Dory trouve ses plus beaux instants lorsqu’il laisse son protagoniste divaguer et représenter la pensée toute cartésienne sur la volonté. Le travail de Stanton n’est d’ailleurs pas sans évoquer le philosophe et son exemple de l’homme perdu dans la forêt. Son savoir est limité, mais pas sa faculté de juger, à choisir une direction. Pour peu qu’il s’y tienne, il finira par trouver la sortie, plutôt que de tourner en rond. Dory répond à ce besoin d’aller constamment de l’avant, qu’elle exprime par sa chanson « Nage droit devant toi ! » Mais comme tout Ulysse qui se respecte, elle apprécie également de rentrer au bercail, de prendre du recul sur son aventure et sur le parcours, aussi bien physique que mental, qu’elle a effectué. Nul doute que la plus belle scène du Monde de Dory repose dans sa dernière séquence, où Marin rejoint son amie au bord de cette fameuse berge qui a servi de point de départ à leur épopée. Le regard est autant porté vers l’avenir que le passé, sur l’accomplissement et ce qui reste à accomplir, sur des souvenirs gravés dans la mémoire et dans les particules de l’océan.

Réalisé par Andrew Stanton et Angus MacLane, avec les voix en VO de Ellen DeGeneres, Albert Brooks, Ed O’Neill

Sortie le 22 juin 2016.

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LE MONDE DE DORY : Pixar nage toujours droit devant lui ★★★☆☆
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