Rencontre

LE CIEL ATTENDRA : Rencontre avec l’équipe du film

Deux parcours. Deux vies. Deux familles. Deux jeunes filles. Sonia et Mélanie. La première revenant de l’enfer. La seconde y plongeant inéluctablement. C’est par ce contraste que Marie-Castille Mention-Schaar témoigne de l’embrigadement djihadiste. Jean Renoir disait que lorsque l’on fait un film, il faut le traiter avec l’idée que l’on va pouvoir changer le cours de l’histoire mais aussi avec l’humilité de penser que si l’on parvient à ne toucher que deux personnes, ce sera déjà extraordinaire. Espérons alors que ce film sauvera bien plus qu’une personne de ce cauchemar qui hante notre pays et d’autres depuis des mois. Rencontre avec une réalisatrice engagée et deux jeunes comédiennes absolument bouleversantes, Noémie Merlant et Naomie Amarger.

Pour la préparation du film, vous avez été amenée à suivre Dounia Bouzar (la fondatrice du Centre de Prévention contre les dérives sectaires liées à l’islam) dans ses séances de déradicalisation auprès des familles dont les enfants ont été endoctrinés par Daesh…

Marie-Castille Mention-Schaar : Ça a été une expérience vraiment très intense car les histoires auxquelles on fait face sont si bouleversantes que je me suis naturellement liée à ses familles, à leur vie, à leur parcours et à leurs blessures. Ça n’a d’ailleurs pas été facile de les quitter. Je suis même toujours en contact avec elles, tellement c’est important pour moi de savoir où elles en sont. Je remercie vraiment Dounia de m’avoir permis de la suivre. C’est une vraie héroïne, une pionnière, qui agit au détriment de sa propre sécurité. Je tenais à ce qu’elle interprète son propre rôle dans le film même si elle n’était pas présente dans le scénario initial. Au fur et à mesure de mon immersion avec elle, ça me semblait indispensable qu’il y ait quelques séquences qui fassent écho à elle, à ses paroles et à son action.

Ce qui est absolument terrifiant, c’est que les parents ne s’aperçoivent que très rarement de l’embrigadement de leurs enfants…

MCMS : De nombreux adolescents traversent une phase complexe avec des périodes de crise tout au long de cet âge ingrat. Ils en viennent à changer de look, de langage ou de comportement sous l’influence de leurs copains. C’est pour cette raison que beaucoup de parents peuvent ne pas comprendre que leur enfant soit en train de se faire endoctriner car ils mettent son attitude sur le compte de l’adolescence. La seule chose qui peut les faire douter, c’est quand ils commencent à porter des tenues intégristes. Or, justement, comme c’est le cas dans le film avec le personnage de Mélanie, la plupart d’entre eux sont dans la dissimulation la plus totale. Ils ne prient pas devant leur mère et ne portent pas non plus le « jilbab », (longue robe et capuche laissant cependant le visage visible NDLR) en leur présence. D’où la difficulté pour les parents de s’imaginer le pire.

Je me tourne vers vous, les filles… J’ai appris que le tournage avait débuté seulement trois jours après les attentats du 13 Novembre. Comment aborde t-on un sujet si délicat dans une période aussi trouble ?

Noémie Merlant : Ça a été très difficile mais ça nous a aussi donné l’élan et l’envie de combattre la peur et de comprendre, sans chercher à excuser non plus, le processus d’embrigadement et de désembrigadement. On tenait à montrer qu’il existe des solutions et de l’espoir pour échapper à cet enfer, notamment avec toutes les actions mises en place par Dounia. On a abordé ce tournage en étant tous très unis, ce qui nous a également aidé. Et, pour ma part, puisque je savais que nous allions approcher l’islam de Daesh, j’ai fait un travail personnel important autour de cette religion que je connaissais peu. J’ai rencontré un imam, des musulmanes et j’ai lu le Coran pour bien distinguer le message porté par l’Islam de celui de Daesh.

On comprend très vite que personne n’est à l’abri. Après tout, le personnage de Mélanie semble ne manquer de rien et être très éloigné de ce genre de discours… et pourtant…

Naomie Amarger : C’est vrai qu’à l’origine, c’est une fille qui a une vie bien équilibrée. Elle réussi scolairement, elle fait de la musique, elle a des amis, ses parents sont séparés mais elle s’entend plutôt bien avec eux. Néanmoins, la perte de sa grand-mère, à laquelle elle est très attachée, l’amène à se replier sur elle-même et à se poser des questions propres à la disparition et c’est là qu’elle se fait aborder sur Internet par ce recruteur qui la séduit en lui parlant de sa religion et de ce qu’il y a après la mort. Puis cet homme prend de plus en plus de place dans sa vie car il la réconforte, la rassure, lui fait du bien et c’est le début de son embrigadement.

MCMS : En fait, elle ne manque de rien et en même temps elle manque de tout. En perdant sa grand-mère, elle se trouve dans une période où son besoin de spiritualité s’éveille et c’est là que son recruteur se glisse, en mettant du sens dans sa vie où effectivement elle a déjà tout mais où elle se demande si cela suffit pour que sa vie soit complètement pleine. Beaucoup d’adolescents ressentent les choses de cette façon. C’est là que les rabatteurs sont intelligents car leur discours ne porte pas sur la Syrie ou Daesh mais sur les questions existentielles plus prégnantes à l’adolescence.

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Si je comprends bien, il n’y a pas de profil type, hormis des gens très jeunes voire des adolescents.

MCMS : Je peux vous dire que tous les milieux sociaux sont concernés puisque les parents des filles que j’ai rencontrés étaient aussi bien des profs que des avocats ou des médecins. Généralement, la moitié des recrues sont des athées qui se sont converties et parmi les adolescents, près de 40% sont des filles. Le plus souvent, il s’agit de personnes très altruistes, hypersensibles, à l’écoute des autres, intelligentes et curieuses. Autant de qualités qui sont propres à Mélanie d’ailleurs. Il y a aussi les filles qui sont élevées par une mère avec qui elles ont une relation assez fusionnelle et dont elles souhaitent se détacher. La quête d’un amour très absolu est également un paramètre important. J’ai aussi rencontré un psychologue qui m’a fait comprendre que le seul profil qui serait à l’abri d’un embrigadement, ce serait quelqu’un de parfaitement intégré dans un groupe très fort. Mais ce ne sont pas pour autant les plus solitaires qui se font avoir. Et puis dans le cas de Sonia, il y a aussi les familles biculturelles non pratiquantes où les enfants reprochent à leurs parents de les avoir coupés d’une partie de leur héritage et qui, du coup, veulent retourner à leurs origines et prennent le contre-pied extrême par rapport à cela.

Pour ma part, il y a quelque chose qui m’a horrifié, c’est lorsque Mélanie découvre les vidéos de propagande de Daesh qui, en réalité, s’appuient sur des messages concrets qu’on ne peut pas vraiment nier. Après tout, ces vidéos accusent notamment notre monde de baigner dans des scandales politiques et financiers permanents. Comment ne pas adhérer à ce fond de vérité patent ?

MCMS : C’est pour ça que j’ai choisi de montrer ces vidéos là et pas celles beaucoup plus violentes qui arrivent plus tard dans le processus d’embrigadement où on les a tellement coupé de leurs émotions, qu’elles peuvent regarder des scènes aussi horribles que des djihadistes en train de jouer au football avec une tête coupée en guise de ballon. Mais les vidéos que je montre sont de loin les plus dangereuses car moi-même, en les regardant, je me disais qu’effectivement, nous vivons en étant abreuvés de scandales politiques, financiers et sanitaires en permanence. Alors imaginez que l’on dise tout ça à un adolescent. Il est déjà dans une période très à fleur de peau, très en alerte face aux injustices du monde et vous lui expliquez que la société dans laquelle il vit, lui ment tout le temps, il ne pourra qu’y croire. Et si sur ce discours là, vous lui insufflez l’idée qu’il peut faire telle chose ou adopter tel discours, qu’il va penser être un discours de vérité, pour changer les choses, ça peut devenir très explosif. C’est aussi le danger d’internet et des réseaux sociaux auxquels ils sont tout le temps connectés sans avoir de contre-discours. D’où l’importance de l’école et de la construction d’un esprit critique. Plus nous serons en alerte par rapport à tout cela, plus ce sera compliqué pour Daesh de recruter davantage. C’est tous ensemble que nous devons former une résistance.

Vous montrez bien à quel point l’amour des parents est nécessaire pour sauver l’âme de leurs enfants. D’ailleurs, pendant toute la période de désembrigadement de Sonia, il y a clairement un tournant qui l’aide à reprendre pied, c’est quand elle fait le choix de parler à sa mère (Sandrine Bonnaire) des mauvaises pensées qui l’habitent encore…

NM : Ça marque clairement une évolution car c’est une scène où elle fait le choix de se raccrocher à la vie et à ses proches. Mais elle se trouve aussi dans une période très schizophrénique avec beaucoup de « va-et-vient » dans l’évolution de sa pensée. C’est ce que m’expliquait la jeune fille qui est en désembrigadement avec laquelle j’ai travaillé : un jour elle rejette l’idéologie de Daesh et trois jours après elle l’approuve avant de le rejeter à nouveau une semaine plus tard.

MCMS : En fait, le désembrigadement est un cheminement très long. Bien qu’elles arrivent à se reconstruire, il faut beaucoup de temps pour savoir si elles en sont sorties définitivement. Tout l’enjeu est de leur redonner du sens, de l’émotion et de l’humain afin qu’elles reprennent possession d’elles-mêmes. Le travail réparateur de Dounia consiste à reconnecter leur cerveau et leur cœur, un peu à la manière de ce que l’on doit faire pour des personnes qui ont été enrôlées dans une secte. Après, c’est certain que l’amour des parents sauve leurs enfants mais néanmoins, dans le cas où certains sont d’abord placés dans des centres fermés, cela peut aussi être salvateur car ils sont alors coupés des réseaux sociaux et d’Internet. Le danger qu’ils se reconnectent à tout ça est ainsi évité. Ils doivent être isolés avant de pouvoir renouer avec le monde. C’est quelque chose qui peut se mettre en place selon leur degré d’embrigadement et selon leur milieu familial car dans le cas où ils sont placés à domicile comme Sonia, les parents doivent pouvoir mettre leur vie entre parenthèses afin de se dévouer pleinement à leurs enfants.

Pour en revenir un peu à vous, Mesdemoiselles, pendant la préparation du film, vous avez été en contact réel avec une jeune fille ayant rejoint Daesh mais qui se trouvait en plein processus de désembrigadement…

NA : Ça a été une rencontre très forte. Elle m’a aidé à apprendre certaines prières et m’a expliqué sa vision de l’Islam. J’ai également vu des reportages mais mon travail était peut-être moins dans le détail que celui de Noémie puisque, justement, je joue un personnage qui découvre le processus d’embrigadement et je tenais à garder un côté de découverte pour le tournage.

NM : Quand on s’est rencontré, sa démarche consistait surtout à aider, ce qui a facilité notre dialogue et m’a permis d’avoir des éléments de compréhension car j’étais dans le flou sur la notion d’embrigadement. On a beaucoup échangé sur le sens de la vie et des angoisses que l’on peut avoir face à la mort et aux injustices mais aussi du manque de spiritualité et de la superficialité qui nourrit notre société. Autant de choses qu’utilisent Daesh dans ses vidéos de propagande, sauf qu’ils y apportent des réponses fausses. Il y a une scène dans le film où mon personnage dit que la vie consiste à aller à l’école, trouver un boulot, s’acheter telle ou telle marque, au point que l’on en vient à ne plus savoir pourquoi on fait les choses. Et puis au milieu de tout ça, on perd des proches, ce qui, bien sûr, nous angoisse, et c’est à ce moment là que l’on a besoin d’être rassuré et d’avoir une quête d’absolu à laquelle eux répondent, mais d’une mauvaise manière.

Et enfin, pour finir sur une note un peu plus joyeuse, je crois savoir que vous avez toutes de beaux projets en cours…Vous ne souffrez donc pas de ce vide si propice à des engagements fallacieux.

M : Pour ma part, je viens de finir le tournage de Plonger, le nouveau film de Mélanie Laurent avec Gilles Lellouche et Maria Valverde. Ça a été une très belle rencontre avec Mélanie qui est quelqu’un pour qui j’ai beaucoup d’admiration. Je serai également à l’affiche en Octobre de La Loi de Christophe, un téléfilm de Jacques Malaterre avec Richard Anconina sur France 3.

NA : Moi, je suis toujours dans mes études de cinéma. Je viens d’entrer à l’Institut Louis Lumière de Saint Denis et j’espère pouvoir devenir chef opératrice tout en poursuivant ma carrière d’actrice.

MCMS : De mon côté, je suis en train de lancer la production de La Seconde Étoile, la suite de La Première Étoile de Lucien Jean-Baptiste avec qui je coécris également le film. Nous lançons le tournage pour les mois de mars-avril. Ce sera encore la Famille Elizabeth au ski mais lors des fêtes de Noël et le film questionnera justement ce que peut représenter l’esprit de Noël aujourd’hui dans une famille française.

Sortie le 5 octobre 2016.

Le Cinéphile Reporter (Médiapart)

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