Critique Film

LA TORTUE ROUGE : L’épure des sens ★★★★★+♥

Pour son premier long-métrage, Michael Dudok De Wit signe une fable à la portée universelle saisissante. Un chef-d’œuvre.

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Gravity, Mad Max : Fury Road : au-delà de toucher au genre du survival, qui offre par essence une réflexion sur la condition humaine, les chefs-d’œuvre de ces dernières années ont su sublimer le langage cinématographique par un retour à son épure, notamment par un usage parcimonieux de la parole, qui impose de redonner toute l’ampleur et l’universalité à l’image et au son. Ainsi, dès ses premières minutes qui nous plongent au beau milieu d’une tempête en pleine mer, aux côtés d’un naufragé finissant par échouer sur une île, La Tortue rouge rejoint les deux films pré-cités, se refusant à tout contexte. Il pourrait d’ailleurs s’inscrire dans une trilogie de l’épure, qui s’interrogerait sur les possibilités et les limites du septième art en fonction de la technique employée. Après le simple corps humain placé dans un décor entièrement numérique (Gravity) et à l’inverse le retour à de vrais effets dans de vrais environnements (Mad Max), le premier long-métrage de Michael Dudok De Wit explore quant à lui le terrain de l’animation, avec le soutien exceptionnel du studio Ghibli en tant que co-producteur. Isao Takahata (Le Tombeau des lucioles, Le Conte de la princesse Kaguya) assumant le rôle de directeur artistique, on y retrouve ce goût pour la ligne fine soulignant des couleurs harmonieusement mêlées, ce trait vif et simple dû à un geste aussi fort et signifiant que les mots.

Néanmoins, La Tortue rouge ne prouve pas simplement que le cinéma trouve une définition de son essence à travers l’animation, qui porte sa réflexion sur la reconstitution du mouvement. Il recrée la vie, mais peut se permettre également de repousser les limites de l’imaginaire plus encore que le cinéma live. En cela, le film est un brillant condensé de fantasmes ancestraux, aventure vers l’inexploré et retour à une vie éloignée de toute société, plus proche de la nature. A la frontière de Robinson Crusoé et de L’Utopie de Thomas More, il redonne au décor de l’île déserte son image de lieu de tous les possibles, de cocon privilégié pour la perfection, d’où l’impossibilité pour le protagoniste de la quitter. A chaque radeau qu’il construit, pensant pouvoir combattre les éléments, il est rappelé à l’ordre par une étrange tortue rouge qui détruit une à une ses embarcations. Symbole évident d’une nature sur-puissante, elle n’emmène pourtant jamais le scénario vers un quelconque pamphlet écologiste. L’homme n’est qu’un élément d’un tout, et il lui est inutile de vouloir adapter ce dernier à ses besoins. C’est à lui de s’adapter. En témoignent ces personnages de petits crabes observant les actions du personnage principal, spectateurs mais aussi sidekicks pourtant à des kilomètres des habituelles mascottes du cinéma d’animation grand public. Car derrière leurs petits sketchs se posent les réalités de la chaîne alimentaire, dont ils sont eux-mêmes un maillon, au point d’en faire l’expérience.

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La Tortue rouge prouve ainsi que l’épure et le retour à la simplicité narrative n’imposent pas nécessairement de voguer dans des eaux connues, et De Wit réussit à surprendre son public durant toute la durée du métrage, notamment lorsqu’il s’éloigne de la classique robinsonnade en excluant la problématique de la solitude. Dès lors, si la première partie du film laisse résonner l’écho du retour à « l’état de nature » rousseauiste (c’est-à-dire que l’être humain s’est fourvoyé à partir du moment où il s’est mis à vivre avec autrui), le cinéaste semble plutôt s’accorder avec Aristote et son fameux « l’homme est un animal politique » quand la tortue se transforme en femme offerte au protagoniste comme Eve à Adam. Bien entendu, De Wit s’attarde sur le besoin de compréhension entre les deux êtres, sur leur individualité, mais il révèle l’incapacité de l’Homme à vivre seul, à ne pas se raccrocher à la conscience qu’il peut développer avec les autres. Qu’il s’agisse d’une hallucination du personnage principal ou d’une volonté de la tortue, la métamorphose de l’animal renvoie au besoin de la vie en communauté, au principe de façonner un système sociétal, puisse-t-il être ici aussi simple que celui de la famille. Tout ce que Rousseau ne considérait pas comme naturel revient au galop, à commencer par l’art et le pouvoir de création, que l’homme fantasme au travers d’un quatuor de cordes qu’il tente en vain de rejoindre. Les mots peuvent peut-être amener à une dénaturation de l’être humain, et De Wit s’en décharge pour revenir à un langage de l’action et du corps tout aussi riche, mettant en avant nos instincts primaires finalement complexes, comme une tortue qui naît sur la plage en sachant qu’elle doit se diriger vers l’océan.

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Ainsi, La Tortue rouge ne prône pas un simple bonheur béat qu’attesterait son décor de carte postale. L’île est au contraire un objet d’expérimentation. Elle offre certes à l’homme une vie heureuse car elle lui donne un but, un sens qui se forme dans le rapport avec les autres, avec l’être aimé et l’héritage que l’on laisse au monde (une descendance), mais elle n’est qu’un simulacre. L’humain vivrait donc comme Sisyphe, se bornant dans une tâche impossible en se persuadant qu’une issue positive est envisageable. Pourtant, cette conclusion pessimiste serait plus à raccorder du côté de Jacques Prévert : « Il faudrait essayer d’être heureux, ne serait-ce que pour donner l’exemple. » Le bonheur et le sens de la vie seraient une question de volonté, pour peu que l’on accepte les déceptions et les épreuves qui les accompagnent. De Wit ne troque pas la maturité contre l’optimisme, et appelle à vivre avec ce que l’on possède. La Tortue rouge est un film de la symbiose, où l’homme se mêle à son environnement, tandis que la mise en scène renforce cette symbolique par un usage brillant du fondu enchaîné. A l’instar de son traitement de l’animation, le métrage se constitue de couches superposées, à la fois autonomes mais plus belles lorsqu’elles s’imbriquent les unes dans les autres. Il est suffisamment universel pour être pris dans son pur sens narratif, dont la beauté attaque instantanément les tripes. Mais il propose plus à ceux qui désirent voir plus loin, jusqu’aux réflexions les plus élémentaires sur la condition humaine. Nul doute que la plus belle image du film réside là encore dans une superposition, celle du contenu d’une gourde en verre à moitié remplie avec la ligne de l’horizon. Appel au voyage et à la découverte, La Tortue rouge transcende sa compréhension du langage cinématographique par son usage du hors-champ, dont la beauté s’accorde avec les images et la divine musique de Laurent Perez Del Mar. A l’instar de ses petits crabes, le cinéaste joue constamment avec les bords du cadre en nous invitant à les repousser. Toute la sensorialité de ce chef-d’œuvre réside dans son évidence, dans sa limpidité avec laquelle il nous interpelle, tandis que tous les mots de la Terre ou de cet article ne seraient rendre justice à sa richesse qui nous laisse, comme ses personnages, sans voix.

Réalisé par Michael Dudok De Wit

Sortie le 29 juin 2016.

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