Dossier

LA GRANDE AVENTURE LEGO est-il un film anti-copyright ?

lego-4

Quel impact ?

Cependant, derrière toutes ces bonnes intentions, on est en droit de se demander si La Grande aventure Lego a été le déclic d’une révolution dans le système hollywoodien. D’un point de vue économique, le film a attiré un nombre important de spectateurs, capitalisant des recettes estimées autour de 468 millions de dollars, pour un budget de 60. Un succès public qui s’est accompagné d’un taux de satisfaction élevé, ainsi que de critiques surprises et dithyrambiques. Mais à vrai dire, le film a avant tout conquis les spectateurs familiers de la culture à laquelle il rend hommage, quitte à laisser plutôt indifférentes les institutions dites traditionnelles. Par exemple, et ce malgré l’exaspération des fans, il n’est pas étonnant que le long-métrage n’ait pas été nommé à l’Oscar du meilleur film d’animation en 2015 (Les Nouveaux Héros de Disney l’emporta cette année-là). Il est même peu probable qu’Hollywood en ait retenu une leçon, à commencer par la Warner, qui s’apprête à jouer de la rentabilité du métrage pour en faire des suites, sans Phil Lord et Chris Miller à la réalisation. Pas sûr que la franchise parvienne à conserver sa vivacité, son intelligence et surtout sa subversion. Elle pourrait même devenir ce qu’elle dénonçait, à savoir un outil d’Hollywood pour contrer la création de fan.

Au-delà des atteintes toujours aussi régulières au fair-use, les producteurs ont aujourd’hui compris ce besoin d’enrichir des mondes fictionnels, et ont décidé d’y répondre eux-mêmes, plutôt que de laisser des fans s’en occuper. Le coup d’envoi a été donné par Marvel (entre temps racheté par Disney) et le développement de son univers étendu divisé en phases, cherchant à répondre aux fantasmes des connaisseurs en reliant les plus grands super-héros de son écurie. D’une certaine façon, Hollywood en vient à créer ses propres fan-fictions pour brider, inconsciemment ou non, les fans. Le problème, c’est que cet élan soi-disant compréhensif du public est le « canon » de cet univers, même quand il propose des produits taylorisés à la personnalité parfois contestable. Du coup, les autres studios se sont précipités pour suivre cette mode, Warner lançant à la va-vite son projet pour ses super-héros venant de DC Comics (censé mener à la Justice League), Paramount annonçant récemment des suites et des spin-offs à sa licence Transformers, ou encore Disney, qui a évidemment surenchérit en acquérant les droits de Star Wars. Bien entendu, ce renouveau de marques juteuses n’empêche pas les fans de créer leur propre contenu autour, mais Hollywood risque une standardisation de ses films, ainsi qu’une lassitude inévitable de ses spectateurs, comme l’ont notamment prédit George Lucas et Steven Spielberg lors d’une conférence en 2013 devenue célèbre. Le contenu de fan a cela de beau qu’il perpétue l’aspect extraordinaire d’un monde fictionnel, sa rareté et sa valeur.

Néanmoins, il est vrai qu’il s’agit sans doute de l’un des revers d’Internet, dont le rythme effréné de la diffusion de l’information contrait les studios à produire plus vite. La machine à rêves n’est donc pas totalement aveugle. Elle sait qu’elle perd de la vitesse, et doit s’ouvrir à ce monde numérique qu’elle tente vainement de contrôler. On peut noter une amélioration de ce côté-là, notamment dans le potentiel de Youtube, qu’Hollywood commence à reconnaître. En effet, de nombreux cinéastes se donnent à corps perdu dans des courts-métrages prenant la forme de CV présentés à des producteurs, qui les approchent de plus en plus pour renouveler leurs rangs de réalisateurs. Et la plupart du temps, ils se sont basés sur un univers particulier, ou sur des références assez explicites. On peut citer par exemple Wes Ball, dont l’impressionnant film d’animation Ruin, très ancré dans une esthétique post-apocalyptique rappelant Je suis une légende, lui a permis de se retrouver à la tête de la saga Le Labyrinthe, également post-apocalyptique. Même récemment, l’inconnu Dan Trachtenberg, jusque là réalisateur d’un fan-film encensé autour du jeu vidéo Portal (voir ci-dessous), vient de sortir pour le compte de J.J. Abrams 10 Cloverfield Lane, la suite de l’excellent found-footage de Matt Reeves. Les rôles en viennent d’ailleurs à s’inverser, puisqu’Hollywood est le premier à adapter des films réalisés pour le web, à l’instar de Pixels de Patrick Jean, dans lequel des icônes du jeu vidéo des années 80 attaquaient une grande ville. Non sans maladresses (à savoir de grosses erreurs dans le traitement de cette culture), ce court-métrage a été transformé en long par Chris Columbus en 2015, avec Adam Sandler en tête d’affiche.

Que les studios le veuillent ou non, la frontière entre amateurisme et professionnalisme se floute de plus en plus à l’heure du numérique, tandis que la qualité croissante des appareils amène à une chute des prix qui facilite leur acquisition. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le fan-film est de plus en plus abordé par les professionnels du milieu de l’audiovisuel, pour un rendu technique souvent ambitieux. Mais quelle est la place de La Grande aventure Lego au milieu de cette évolution ? Sans doute sera-t-il considéré à posteriori comme un avant-gardiste, un représentant de cette fusion progressive entre les deux médias. Son hommage vibrant à la culture web et à la création de fan contribuera peut-être à la démocratiser aux yeux des non-initiés, de réformer son image comme Matrix a réformé celle de l’informatique. La défense qu’il proclame de nos libertés est parfaitement ancrée dans son contexte, remettant en question les lois du copyright de plus en plus critiquées. Cependant, il conserve une dimension plus universelle, qui en fait tout d’abord un film d’animation extrêmement divertissant et intelligent, sans que l’on y perçoive nécessairement le message qu’il sous-tend. Il prend une quantité de formes selon notre regard, comme les Lego selon la façon dont on les assemble. C’est de cette manière qu’il rend le plus bel hommage possible à la marque. Il ne la cite pas, il la comprend, et s’adapte à son moyen d’expression, tout comme Hollywood doit apprendre à embrasser celui d’Internet.

? Page précédente | FIN

N'hésite pas à me laisser un commentaire !


Pages : 1 2 3 4 5

LA GRANDE AVENTURE LEGO est-il un film anti-copyright ?
Comments

Ta dose de ciné quotidienne !

Les nouveaux YouTubeurs à regarder !

L’INFAUX CINÉ, LA VRAIE !

Copyright © 2015 The Mag Theme. Theme by MVP Themes, powered by Wordpress.

To Top