Dossier

LA GRANDE AVENTURE LEGO est-il un film anti-copyright ?

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La créativité avant tout

Il est évident que le message premier de La Grande aventure Lego, au-delà de la description de la nature profonde de la marque, est une ode à l’imagination et à la créativité. L’évolution logique du personnage d’Emmet est de devenir un véritable maître constructeur, alors qu’il n’est à la base qu’un produit formaté d’une société de consommation vouant à abrutir les masses. Le début du film décrit ainsi une journée standard du protagoniste selon le mode d’emploi qu’on lui a inculqué à lui et à tous les citoyens. Hilarant par l’absurdité de cette euphorie artificielle, ce passage en viendrait presque à devenir effrayant quand les cinéastes se mettent à critiquer notre mode de vie de plus en plus passif face aux menaces de nos libertés. C’est un lavage de cerveau généralisé que présente le film au travers de plusieurs renvois à nos sociétés occidentales. On peut notamment citer, sans exhaustivité, la sitcom Où est mon pantalon ? (Where are my pants ? en VO), dotée de l’unique blague du titre, le hit musical pop et joyeusement idiot Tout est super-génial (Everything is awesome), que la radio passe en boucle toute la journée, ou encore ces chaînes de restauration rapides où les gens se précipitent, même s’ils proposent leur café à 37 dollars (une référence probable à Starbucks). Cet aspect owrwellien du film, qui n’est peut-être pas tant éloigné de la réalité, a engendré certaines interprétations, notamment du côté des États-Unis, qui a parfois perçu un message anti-capitaliste (Fox News par exemple). Toutefois, celui-ci paraît assez irrecevable, puisque La Grande aventure Lego est avant tout un hommage à la pop-culture, qui s’est grandement fondée sur le capitalisme. Malgré le nom évocateur de son antagoniste, il n’est jamais vraiment question de critiquer une notion d’économie ou les inégalités sociales. Les droits et les libertés que défendent le long-métrage concernent la pensée et le libre-arbitre. Son caractère de fable d’anticipation hyperbolise justement une dictature pour dénoncer des lois de plus en plus restrictives autour de la liberté d’expression, pointant du doigt le copyright, surtout à l’heure d’Internet. D’une certaine manière, Lord et Miller proposent de contrer les institutions et leurs œuvres « officielles » parfois insultantes (à commencer par le film en lui-même, qui aurait pu se limiter à être un simple outil de promotion pour une grande marque) par la création personnelle, quoi qu’il en coûte. Pour pousser les studios à comprendre son public, ou plus généralement d’ouvrir un dialogue d’égal à égal avec lui, il faut pouvoir répondre à ses propres envies, que l’on voit notamment symbolisées par le personnage de Benny l’astronaute, qui n’a qu’un seul désir tout au long du récit, qu’il finit par assouvir : construire son vaisseau spatial.

Cependant, La Grande aventure Lego n’est pas aveugle quant à l’impact des œuvres populaires opportunistes vendues comme des bidons de lessive. Il fait même preuve d’honnêteté intellectuelle en se moquant d’un auteurisme forcé, souvent pensé bêtement comme un doigt d’honneur à la culture de masse. Le plus bel exemple du film est présenté en deux temps. Tout d’abord, Batman fait écouter aux autres personnages une chanson qu’il a composé pour Cool-Tag, intitulée Untitled Self Portrait. Sorte de négatif pseudo-dark au mièvre Everything is awesome, elle en devient tout aussi hilarante par la bêtise de ses paroles, que son interprète prend pourtant très au sérieux, en invitant constamment son auditeur à se concentrer sur les paroles (elle débute même par la phrase « Check out the lyrics ! »). La petite-amie du super-héros en profite alors pour faire une leçon à Emmet, et lui affirmer que « ça c’est de la vraie musique. Batman est un artiste. Sombre, morose. » Ensuite, lors de l’infiltration de la tour Octan, Emmet et Cool-Tag risquent de se faire démasquer par les robots de Lord Business, qu’ils divertissent en chantant Everything is awesome. La jeune femme connaît donc les paroles de la chanson, ce que ne manque pas de lui faire remarquer le héros, bien qu’elle tente de nier en bloc ce plaisir coupable. D’ailleurs, ce tube musical est lui aussi un objet de réécriture, une œuvre offerte à son public afin qu’il se la réapproprie, faisant qu’Everything is awesome possède plusieurs covers audibles à divers moments du métrage. Les deux réalisateurs dénoncent ainsi cette mauvaise foi qu’a pu engendrer le web et ses célèbres « trolls », prouvant qu’il n’est pas sans contradictions. On peut à ce propos y voir une représentation grâce au Pays des nuages perchés, monde idyllique reprenant certains des symboles forts (et caricaturaux) du web, à commencer par les chats et les licornes. La princesse Unikitty (autre personnage secondaire important) en fait la présentation comme un lieu de liberté absolue, mais qui répond plutôt à la définition de la licence. Le refus des règles est une règle en soi, et l’emploi répétée qu’elle fait de la négation entraîne Cool-Tag à réagir à ses contradictions. La Grande aventure Lego ne défend pas Internet comme un médium parfait, et à juste titre, mais il accentue son besoin d’amener un type de liberté encore jamais atteint dans l’Histoire de l’humanité, libéré par l’anonymat et la distance avec l’écran des contraintes et inégalités sociales.

Et puis, le long-métrage se déroule après tout dans la tête d’un enfant. D’un point de vue externe, on peut comprendre que son père ne saisisse pas la logique de son jeu, mais nous spectateurs, avons assisté à son développement. C’est à ce moment-là que le film dépasse toute question autour de l’argent et de la gestion d’un droit d’auteur, pour simplement montrer que le garçon joue. Il se fabrique sa propre fan-fiction, qu’il garde pour lui, et d’une certaine façon, prouve que nous faisons tous des fan-fictions. Le cinéma a pour limites celles de l’écran, qui l’obligent à suggérer une partie de sa diégèse s’il veut rendre un univers solide et cohérent. En bref, la nature même du septième art pousse à interpréter, à imaginer au-delà des bords du cadre.

Inconsciemment, La Grande aventure Lego renvoie à Rebecca Tushnet, une professeure de droit spécialisée dans le droit des marques, qui a depuis longtemps défendu la fan-fiction (ou plus généralement le contenu de fan). L’un de ses textes, intitulé Legal Fictions: Copyright, Fan Fiction, and a New Common Law, est encore aujourd’hui une référence, même s’il date de 1997. Il explique les modifications qu’Internet est en train d’apporter dans le traitement du droit d’auteur, à savoir que ce dernier ne concerne plus simplement des entreprises précises, mais peut toucher n’importe quel citoyen. Le début de son introduction, servi par un exemple, est ainsi assez significatif que ce que veulent démontrer Phil Lord et Chris Miller : « Une petite fille a plusieurs poupées Barbie. Elle leur fabrique des accessoires et invente des scénarios élaborés dont elles sont les actrices. Elle joue ses mises en scène devant chez elle, là où les passants peuvent la voir. Viole-t-elle la loi ? Et si elle écrivait des histoires incluant Barbie ? Si elles les faisait lire à ses amies ? Si elle les envoyait en e-mail à une mailing-list Barbie ? Si elle les postait et mettait une photo de Barbie sur la page d’accueil de son site ? » C’est exactement ce que fait La Grande aventure Lego au travers du médium cinématographique. L’écran, de cinéma ou d’ordinateur, n’est que le réceptacle d’une vision, d’une pensée, en perpétuel renouvellement. Il peut être perçu comme l’héritier moderne de l’oralité antique, tribune offerte aux poètes pour raconter des récits qu’ils avaient eux-mêmes entendus, et dont la fidélité originelle dépendait de leur mémoire et de leur humeur. Hollywood ne sculpte pas son imaginaire dans le marbre, et c’est ce qui a en particulier accentué le succès de franchises telles que Star Wars, car elles ont toujours laissé les fans enrichir son univers. Une œuvre d’art ne possède cette appellation qu’à partir du moment où elle est accueillie par un public. La Grande aventure Lego rappelle donc l’importance des spectateurs dans un processus créatif, et affirme sa légitimité à se l’approprier, voire à marquer sa suprématie dessus.

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