Dossier

LA GRANDE AVENTURE LEGO est-il un film anti-copyright ?

Le grand détournement

Sorti en 2014, La Grande Aventure Lego, ou The Lego Movie en langue originale, est un film d’animation américain réalisé par Phil Lord et Chris Miller, deux cinéastes principalement connus pour leurs collaborations sur Tempête de boulettes géantes (2009) et 21 Jump Street (2009). Ces adeptes de la comédie pop-culturelle se retrouvent ainsi avec ce projet ô combien difficile d’adapter la célèbre marque de briques danoise, réputée depuis de nombreuses années pour rester à la tête du marché des jouets, mais aussi pour acquérir de nombreuse licences (Star Wars, Marvel, DC Comics, Harry Potter, Le Seigneur des Anneaux…) qui enrichissent son catalogue. A première vue, rien ne pouvait faire du film un concept plus malhonnête, décrit avec humour par certains comme « la première publicité payante de l’histoire de la réclame  » (Écran Large). C’est en effet ce que le long-métrage aurait pu se contenter d’être, à l’heure où Hollywood préfère délaisser une certaine imagination pour assurer le succès de franchises plus ou moins opportunistes.

Mais en réalité, La Grande Aventure Lego n’a qu’un seul credo : dynamiter les attentes dans le moindre de ses aspects, à commencer par sa structure narrative. Le film raconte l’histoire d’Emmet, ouvrier lambda de la ville de Briksburg, qui va tomber un jour par hasard sur la Pièce de résistance. Cet artefact collé à son dos prouve qu’il est le Spécial, c’est-à-dire le seul être capable d’empêcher les sombres desseins du Président Lord Business, dictateur qui aspire à la perfection d’un monde qu’il abrutit à grands coups de modes d’emploi régissant la vie et de produits culturels insignifiants. Dans sa quête, il va trouver l’aide de « maîtres constructeurs », des héros pouvant percevoir toutes les pièces de Lego autour d’eux et créer n’importe quoi avec. Il tombe notamment amoureux de son alliée Cool-Tag, et trouve un mentor en la personne de Vitruvius, vieux sage aveugle porteur de la prophétie qui entoure le garçon.

En apparence classique, le récit galvaudé de l’Élu est pourtant la forme la plus logique que pouvait utiliser le métrage. Il s’agit de la plus commune dans le monde du divertissement grand public hollywoodien, particulièrement inspiré de Star Wars, autrement dit des fondations du blockbuster tel qu’on l’entend aujourd’hui. D’une certaine façon, Hollywood pioche lui-même dans ses propres créations pour en amener de nouvelles, mais cela va encore plus loin quand on se réfère à La Guerre des étoiles. Pour écrire un scénario à la portée universelle, mis en place dans un univers complexe pour en tirer une mythologie, George Lucas a utilisé un livre intitulé Le Héros aux milles et un visages, écrit par Joseph Campbell, un spécialiste en mythologie comparée. Celui-ci y traite de sa thèse du monomythe, affirmant que n’importe quelle civilisation, à n’importe quelle époque, développe ses récits mythologiques avec un même périple, marqué par des événements équivalents. Ne serait-ce qu’avec cette inspiration, La Grande aventure Lego appuie l’idée que tout a déjà été raconté, et qu’il ne faut pas hésiter à embrasser ses références si elles peuvent engendrer une nouvelle œuvre. Le film ne le fait d’ailleurs pas sans humour, puisqu’il se permet d’être un crossover immense des grandes licences que Lego possède (et que la Warner a pu utiliser quand il ne s’agissait pas des siennes). Par exemple, lors d’une scène de réunion des maîtres constructeurs, Vitruvius (doublé par Morgan Freeman, habitué à ce type de rôles) confond Gandalf et Dumbledore, eux-mêmes figures de mentors dans leur saga respective.

Dès lors, le film étonne dans sa propension humoristique, loin d’être simplement enfantine. Il détourne à nouveau nos attentes par un art jouissif de la parodie (la forme la plus évidente de détournement) et un second degré plutôt « adulte ». Extrêmement référencé, La Grande aventure Lego prend un malin plaisir à tourner constamment en dérision des icônes de la pop-culture qu’Hollywood a parfois traitées avec le plus grand sérieux (à l’exemple de Batman, personnage secondaire important du récit, raillé pour sa soi-disant noirceur). Il évoque alors cette capacité d’Internet à ne rien sanctifier, à pouvoir tout parodier dans n’importe quel domaine et dans n’importe quel style. On pensera notamment à la célèbre Rule 34 du web, voulant que tout élément existant possède une version pornographique. Bien évidemment, rien de tel dans La Grande aventure Lego, mis à part quelques sous-entendus sexuels, mais sa forme de crossover lui offre la possibilité d’opposer les univers fictifs à son envie, comme s’il les démythifiait les uns avec les autres. Il est par exemple amusant de voir le personnage de Green Lantern ridiculisé auprès des autres super-héros, ou encore d’assister à la capture du surpuissant Superman par un simple chewing-gum. Mais cette manière de jouer avec les attentes du spectateur s’exprime également dans la représentation du Lego, perçu par beaucoup simplement comme un jeu pour enfants. Le film s’amuse d’une fausse candeur, symbolisée par l’innocence (ou plutôt l’ignorance) d’Emmet, qui fait face à des personnages plus ou moins cyniques. Les petits bonshommes jaunes souriants ne le sont peut-être pas tant que cela, et ne sont peut-être pas les outils d’univers idéalisés. C’est ce que montre notamment avec brio la blague répétée à deux reprises de l’énumération illustrée, partant à chaque fois de qualifications joyeuses avant de sombrer dans l’horreur. La première fois, Emmet explique ce qu’il pense du Président Business, ne comprenant toujours pas qu’il est dictateur : « Le président Business veut anéantir le monde ? Mais il est si sympa ! Et Octan vend de super trucs : musique, produits laitiers, café, émissions, caméras de surveillance, livres d’histoire, machines de vote… » (voir l’extrait ci-dessous). La seconde fois, Vitrivius décrit les qualités du monde de la Zélande du Milieu, dans lequel les personnages viennent de pénétrer : « une magnifique contrée pleine de chevaliers, châteaux, tortures, pauvreté, sangsues, analphabètes, et dragons ».

C’est pourquoi Phil Lord et Chris Miller ne dénoncent pas une impossibilité de créer, mais poussent au contraire à se servir de canevas déjà ancrés dans l’inconscient collectif pour mieux les détourner. Le twist de La Grande aventure Lego repose sur la prophétie du Spécial, qui n’est en réalité qu’un mensonge inventé par Vitruvius, dans le but de stimuler ceux qui espéraient le devenir. Le cliché est donc un outil d’inspiration, que ses illustres possesseurs (représentés par Lord Business) veulent bêtement conserver dans sa forme initiale, alors qu’il est pensé pour s’ouvrir au public et à d’autres artistes. L’univers du long-métrage n’est pas constitué que de Bricksburg, mais de plusieurs mondes stéréotypés sur le modèle que la marque Lego a elle-même instauré (le Far-West, le Moyen-Age, une cité des nuages girly remplie d’animaux colorés…). En souhaitant la perfection, l’antagoniste ne trouve pas d’autre solution que d’immobiliser le monde entier avec une relique appelée le Kragle, qui n’est autre qu’un tube de glue. Mais comme le spectateur le découvre avec le dernier acte du film, toute l’histoire n’est qu’un jeu inventé par un enfant jouant avec les Lego de son père, par ailleurs incarné par Will Ferrell, qui double également le personnage de Lord Business.

De ce rapprochement très œdipien s’ensuit le principal message du film, qui interroge avec pertinence la nature même du Lego. Le parent est insensible à la créativité de son fils, et ne voit dans son assemblage de briques qu’un bazar incohérent, loin de la vision que lui se fait de la marque : « Ce n’est pas un jouet, c’est un système hautement sophistiqué d’assemblage de briques. » Il n’utilise le jouet que pour le plaisir de l’exposition, bien content d’empêcher la réutilisation des briques en les collant les unes aux autres. L’enfant lui rétorque alors : « Mais on l’a acheté dans un magasin de jouets. […] Sur la boîte, ça dit « 8 à 14 ans » ». Effectivement, une boîte de Lego propose toujours de construire un modèle précis, selon un mode d’emploi qui pourrait évoquer la sacro-sainteté intouchable d’Hollywood. Mais le plus intéressant, c’est de partir de ce modèle pour en créer autre chose. Il s’agit d’ailleurs de l’élément qui assure encore aujourd’hui la pérennité de la marque Lego : elle accepte, voire même recommande d’être « hacker ». Outre les sculptures incroyables que certains fans sont capables de construire, le Lego est encore aujourd’hui le sujet des inventions les plus folles, incluant parfois des systèmes électriques et électroniques. Il est devenu avec le temps un véritable objet de la pop-culture, mais aussi de l’art contemporain, auquel l’on consacre des expositions. Il comporte une grandeur de mesure de base, la brique, remplissant le même rôle que le pixel dans la modélisation informatique. Le film sous-entend ainsi qu’Hollywood pourrait remplir ce même rôle que la marque Lego, en offrant au public une base qui l’ouvre à de nombreuses possibilités.

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