Critique Film

JODOROWSKY’S DUNE : La passion du Messie ★★★★☆

Après des années d’attente, le documentaire événement de Frank Pavich sort enfin sur nos écrans. Un bijou de cinéphilie sur le cinéma.

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Qu’on le veuille ou non, le cinéma documentaire est beaucoup plus proche de la fiction qu’il ne le laisse penser. Certes, il capte une réalité, une spontanéité, un instant T non simulé, mais il le met malgré tout en scène. Par le cadrage et le montage, il manipule son spectateur et interprète le réel. Pourtant, c’est bien cette part « mensongère » de la définition du documentaire qui constitue ses plus beaux représentants. En bref, il a besoin d’un point de vue, ce que Jodorowsky’s Dune a bien compris. A vrai dire, le film en comporte même deux. En premier lieu, celui de son cinéaste, Frank Pavich, dont la passion cinéphile est perceptible du début à la fin, tandis qu’il se lance dans un véritable travail d’archéologie, voire de nécromancie, en (re)donnant vie au mythique projet avorté d’une adaptation titanesque du Dune de Frank Herbert par Alejandro Jodorowsky. Et en second lieu, celui de ce dernier, capitaine évident de ce voyage que nous allons revivre avec lui, alors que Pavich s’efface suffisamment pour laisser exprimer toute la folie du créateur démiurge qu’il a sous les yeux. Le réalisateur parle d’ailleurs de sa « vision », de son « prophète » qui aurait sans nul doute révolutionné le genre de la science-fiction avant le succès de Star Wars.

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En cela, la magie de Jodorowsky’s Dune opère par son impressionnante minutie, qui ne construit pas tant l’échec du parcours du projet que l’aura légendaire qu’il a su acquérir avec le temps. Ou comment un cinéaste visionnaire a réuni avant tout le monde ceux qui deviendraient les grands noms de la SF des années 80-90 (Dan O’Bannon, H.R. Giger, Chris Foss…) dans un élan général de génie et de mégalomanie à la limite de l’absurde. Salvador Dali, Orson Welles, Pink Floyd, Magma : tant d’artistes rattachés à cette chimère dans laquelle Jodo s’est révélé un leader hors-pair, galvanisant ses troupes comme il nous galvanise devant la caméra de Pavich. D’anecdote en anecdote, des défis lancés par Dali à la raison pour laquelle Welles a accepté de rejoindre la troupe, le film baigne dans un tel surréalisme qu’on en viendrait presque à douter de la véracité des faits. Pourtant, Jodorowsky’s Dune nous montre simplement, avec humour mais aussi amertume, que l’histoire qui nous est contée nous semble incroyable parce que le monde en manque. Il a besoin de cette ambition, quand bien même elle serait trop en avance sur son temps (ce que le métrage suppose au vu des technologies que le projet requérait), car elle est l’unique raison qui fait du cinéma un art. Pavich épouse les convictions du réalisateur d’El Topo, non pas pour l’idéaliser, mais pour le transformer en défenseur humain de cette cause, capable d’avoir un coup de sang en évoquant le manque d’ouverture d’esprit de l’industrie, ou en interrompant son discours pour caresser son chat.

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En tant que documentaire, Jodorowsky’s Dune conserve ainsi une dimension terre-à-terre, tout en flottant dans une sorte d’irréel qui ne le rend qu’encore plus passionnant. Le film n’existe pas, mais il vit néanmoins devant nous, dans les yeux passionnés des intervenants, qui vont du producteur Michel Seydoux à H.R. Giger, interviewé peu de temps avant son décès. Le montage riche de Pavich, qui va jusqu’à retrouver des entretiens audio avec Dan O’Bannon, compense l’immatérialité du projet, et plonge dans le contenu gargantuesque du livre de présentation que l’équipe a envoyé à tous les studios. Comprenant les dessins préparatoires et le story-board, cette Bible nous est montrée comme le monolithe de 2001 : L’Odyssée de l’espace, l’annonciateur d’un Messie qui n’a pourtant jamais ouvert ces pages. Bien entendu, Frank Pavich trouve ici le rôle premier de son métrage, en animant quelques passages clés, allant d’un plan-séquence dans une galaxie à une scène de torture. Dès lors, le cinéaste ne peut pas priver son film de regrets, d’un sentiment de gâchis que l’on avait déjà pu avoir en regardant Lost in la Mancha, le documentaire sur le Don Quichotte de Terry Gilliam. Dune aurait dû être le projet d’une vie, celui pour lequel Jodorowsky a été prêt à tout sacrifier, y compris la jeunesse de son fils, qui a dû s’entraîner tous les jours pendant deux ans aux art martiaux pour incarner Paul Atréides. Nécessairement, on se met à fantasmer sur l’impact qu’aurait eu une telle œuvre, à se demander si l’industrie s’en serait retrouvée chamboulée, contrainte de bouleverser son modèle économique et artistique avant que Star Wars n’impose la concentration autour des blockbusters.

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Cependant, le long-métrage ne se complaît pas dans son aspect uchronique, et préfère voir à juste titre le verre à moitié plein. Si Lost in la Mancha flirtait avec le genre du film catastrophe, Jodorowsky’s Dune se rapproche plutôt du cinéma d’aventures, dans une quête semée d’embûches se concluant sur le sacrifice de son héros. Dune n’est pas devenu un fantasme cinéphile parce qu’il a été enterré sans autre forme de procès. Il a laissé sa marque, a annoncé et inspiré un grand pan de la culture populaire, à commencer par Alien, qui a tout simplement repris une partie de l’équipe de Jodo (O’Bannon, Giger…). D’une certaine manière, le projet a suivi la parcours de son personnage principal, destiné à mourir pour offrir une nouvelle spiritualité au monde. Dune existe, mais par petites bribes dans de nombreux films, aussi bien sur un plan narratif qu’esthétique. Frank Pavich nous reconstitue donc avec joie le puzzle, afin de nous délivrer une ode à l’imagination revigorante, en totale osmose avec la pensée de ce cher Alejandro. Nos rêves sont primordiaux, même s’ils ne se concrétisent pas. Ils peuvent trouver leur voie, comme le Dune de Jodorowsky a contourné les moyens d’expression traditionnels pour devenir une œuvre transmédiatique, un objet piégé entre les arts, pas pleinement exprimé dans une forme précise, mais qui a malgré tout réussi à devenir culte. Pavich prend un plaisir monstrueux à nous dépeindre ce rêve, et à nous le porter sur un écran. On dirait une belle définition du cinéma.

Réalisé par Frank Pavich, avec Alejandro Jodorowsky, Michel Seydoux, H.R. Giger

Sortie le 16 mars 2016.

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