Dossier

JESSICA JONES : Traumatisme et emprise psychologique dans une série

Petite analyse de la série Jessica Jones, qui parvient à traiter avec brio la question de l’emprise psychologique et des séquelles graves qui s’en suivent. 

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Aujourd’hui, il ne sera pas question d’une critique classique d’une nouvelle série mais bien d’une analyse, que l’on pourrait nommer arbitrairement psycho-cinématographique, de la série Jessica Jones. Afin de ne pas spoiler toute la série et de vous donner envie de la regarder (car, oui, elle est fichtrement géniale), l’analyse ne se basera que sur le premier épisode. Il se suffit largement à lui-même pour résumer en soi tous les enjeux sous-jacents aux personnages et à l’histoire racontée. Mais avant de commencer, de quoi parle donc Jessica Jones ? Basée sur le comics du même nom de Brian Michael Bendis et Michel Gaydos et créée par Melissa Rosenberg, la série raconte l’histoire du personnage éponyme, incarné par Krysten Ritter, une ancienne « super-héroïne » reconvertie en détective privé qui tente de survivre suite à un événement traumatisant de son passé. Une nouvelle enquête sur la disparition d’une jeune fille du nom de Hope Slottman (Erin Moriaty) va notamment faire ressurgir les vieux démons de sa mémoire à son grand désespoir et à celui du téléspectateur.

 

ETAT POST-TRAUMATIQUE ET EMPRISE PSYCHOLOGIQUE :

L’originalité de cette série, au-delà de ses personnages forts et bien développés, est de traiter subtilement des sujets relativement tabous dans notre société comme le viol ou encore le phénomène d’emprise psychologique dans les relations amoureuses dites pathologiques. Juste pour précision : l’emprise psychologique est un phénomène dans laquelle une relation souvent amoureuse se traduit par des dynamiques de domination malsaine amenant une personne à tout faire pour satisfaire les besoins de l’autre et l’amenant à s’annihiler complètement. Il n’y a pas de profil dans l’emprise psychologique. Comme dans la situation de Jessica Jones, une personne sous emprise psychologique va se couper de toutes les relations qu’elle possède pour ne se centrer que sur les besoins de la personne abusive. Le parcours personnel de l’héroïne reflète de manière assez juste le parcours des femmes qui ont pu être abusées ou encore violées. Dès le début du premier épisode de la série, le spectateur peut se rendre compte que ce parcours sera une bataille de longue haleine pour Jessica, qui tente de « survivre » jour après jour face à ses propres démons. Le générique donne par ailleurs le ton à ce niveau. En effet, avec un style musical rappelant un peu les séries ou films de détectives qui enchaîne ensuite sur un rythme beaucoup plus entraînant, le spectateur peut arriver à comprendre le caractère complexe de ce combat qui ne sera pas sans dommages collatéraux.

 

 

Au cours du premier épisode, Jessica Jones devra surmonter le traumatisme lié à l’abus psychologique et physique qui avait été exercé par Kilgrave (David Tennant), un personnage avec un pouvoir de suggestion immense. Elle se retrouve ainsi dans un état dit post-traumatique dans lequel elle revit de manière récurrente et presque réelle les souvenirs (flashbacks, cauchemars) du fait de l’emprise de Kilgrave. Les flashbacks sont notamment repérables par l’emploi des tons violets qui caractérisent l’antagoniste, comme dans les comics. L’intelligence de cette série, et notamment par la mise en scène de ce premier épisode, est de mettre le spectateur dans la même situation psychologique que notre héroïne. Il ne faut pas se leurrer car lorsque, dans un de ces flashbacks, Kilgrave lèche le visage de Jessica, le spectateur se retrouve également dans une situation de malaise intense et on cherche par tous les moyens à se retirer cette image de notre tête.

 

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Le personnage de Jessica cherche aussi à sa manière de se retirer ces images et l’influence que Kilgrave a pu avoir sur elle. Elle utilise plusieurs procédés pour y parvenir et soulager à court terme sa détresse. « Birch Street, Higgins Drive, Cobalt Lane » seront les mots qui soulageront aussi bien l’héroïne que le spectateur. Dans sa dynamique d’évitement, elle cherche par tous les moyens à fuir son agresseur et tout ce qui se rapporte à lui, ce qui est caractéristique de l’état post-traumatique. Les nombreux plans dans lesquels on retrouve Jessica à proximité d’une porte marquée EXIT est également une métaphore de sa volonté de fuir la situation d’emprise dans laquelle elle se trouvait auparavant. Au fur et à mesure que l’épisode avance, on voit à quel point Jessica constitue une métaphore de la femme battue et abusée qui parvient malgré ses traumatismes à surmonter la peur qui la submerge totalement face à son agresseur. Melissa Rosenberg l’indique notamment dans son interview au Los Angeles Times : « C’était vraiment une exploration d’un survivant et de sa guérison, jusqu’à quel degré auquel elle le fait, en faisant face à ses démons de manière quasiment littérale ».

 

LE VIOL : UNE QUESTION CENTRALE DANS MARVEL’S JESSICA JONES :

En évoquant la question de la femme battue et abusée, il est nécessaire aussi (même si cela pourrait être tabou) d’évoquer la question du viol qui est également l’une des thématiques centrales de la série. Ici, elle n’est que subtilement évoquée déjà par le traumatisme vécu par Jessica mais également par le personnage de Hope Slottman (Erin Moriarty) qui se retrouve à réaliser tous les désirs de Kilgrave, sous son emprise. Dans son interview avec Los Angeles Times (réalisée par Libby Hill), Melissa Rosenberg insiste notamment sur ce point car son objectif était d’éviter à tout prix de donner une vision fantasmée du viol, ce dont certaines oeuvres contemporaines sont accusées, à l’instar de Game of Thrones : « Avec le viol, je pense que nous savons tous à quoi ça ressemble. On en a vu plein à la télévision et je n’avais aucun besoin de le voir mais je voulais expérimenter les dommages que cela engendre. Je voulais que le spectateur ressente viscéralement les cicatrices que cela laisse. Ce n’était pas important pour moi de le voir à n’importe quel niveau. La TV en a en abondance, voire trop souvent, utilisé pour émoustiller le public, ce qui est horrifiant ». Ainsi, Jessica Jones donne une certaine perspective et une réalité au vécu des femmes abusées physiquement, souvent par leurs proches (juste pour vous donner une idée : selon le Haut Conseil à l’égalité entre les hommes et les femmes, entre 31% et 21% des auteurs sont connus par les victimes de viol) et qui sont très souvent stigmatisées par la société du fait des stéréotypes sur le viol qui sont encore véhiculés aujourd’hui.

 

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SYMBOLE DE LA POSITION DE LA FEMME DANS NOTRE SOCIETE ACTUELLE :

Par ailleurs, Jessica Jones symbolise également l’image de la femme actuelle qui se doit d’être belle, souriante et pas ennuyeuse. Quand Kilgrave, du fait de son pouvoir, demande à ses victimes comme Hope et Jessica de sourire (« Smile »), il réalimente subtilement cette image que l’on a tous de la femme. En évoquant le bad-guy, on peut voir à quel point sa non-présence dans ce premier épisode nous met dans une position de peur où à chaque minute, on se demande s’il ne va pas apparaître par surprise pour tenter de mettre Jessica sous son pouvoir de nouveau. C’est un peu de cette manière que fonctionne la relation d’emprise, même si elle est ici instaurée par le pouvoir de suggestion du personnage. Même si on parvient à se détacher de son agresseur, il y a toujours subrepticement la menace de retourner avec celui-ci et de revivre de nouveau les mêmes abus. Cependant, ce n’est pas le cas dans l’épisode mais la tension et l’ambiance générale parvient parfaitement à nous donner cette sensation de malaise. Pour terminer sur cette analyse, si tous ces sujets sont traités si subtilement, c’est grâce à la showrunneuse Melissa Rosenberg qui a décidé d’aborder Jessica Jones en tant que « personnage » et non en tant que « personnage féminin » : « C’est un personnage qui n’est pas défini par son genre. Elle est avant tout et en premier lieu un personnage. Je ne l’ai pas plus définie comme femme que, comme vous le souhaiteriez, un homme blanc, si c’était un personnage principal masculin blanc ». Elle parvient de cette manière à ne pas alimenter nos modes de pensées actuels qui définissent les personnes seulement par « leur genre et la misogynie » ambiante, selon Melissa Rosenberg. Jessica Jones est par conséquent un personnage fort auquel on peut se référer aussi bien en tant qu’homme ou femme et qui nous marque en tant que spectateur par son vécu et les choix qu’elle doit faire.

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