Critique Film

FOXCATCHER : Un choc de titans ★★★★☆

Un drame ambitieux et brillant, humain tout en étant incroyablement cinématographique.

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L’appellation « inspiré d’une histoire vraie » est aujourd’hui tellement galvaudée qu’elle ne semble être qu’un outil commercial, vendant un pseudo-réalisme soi-disant nécessaire à l’immersion du public. On essaie de lui faire oublier que le cinéma, quel qu’il soit, est une représentation de la réalité, et non la réalité elle-même, malgré l’aspect plaisant et voyeur d’assister à la reconstitution de faits romanesques. Le génie de Foxcatcher réside justement dans sa manière de s’éloigner des conséquences d’une telle phrase d’accroche, voire même de retourner ses codes contre elle. Le film s’assume comme un pur objet fictionnel, n’utilisant que la base des évènements qu’il relate au sein d’une narration brillante et complexe, créant quasi-inconsciemment une sorte de malaise chez le spectateur. Rien n’est laissé au hasard, et chaque détail apporté par le long-métrage amène inexorablement vers une fin surprenante tout en étant logique. Après tout, Foxcatcher se révèle être une passionnante réflexion, à la limite du métaphysique, sur le pouvoir de son art (de ses arts, si on y inclut le sport), qui, à l’instar de ses personnages, repose sur des apparences, dont il faut se méfier.

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Dès le départ, Bennett Miller nous trompe sur la hiérarchie de ses personnages. Alors qu’il suit le quotidien terne de Mark Schultz (Channing Tatum, qui trouve ici son plus grand rôle), champion olympique de lutte tombé dans l’oubli, il se concentre rapidement sur John du Pont (Steve Carell, méconnaissable), milliardaire excentrique qui décide de se faire entraîneur d’une équipe de ce sport méconnu (à l’époque) pour remporter les prochains JO, à Séoul. L’équilibre trouvée dans l’évolution des deux protagonistes sert alors, en plus de dévoiler au compte-goutte les traumas et les travers de chacun, l’ambiguïté d’une relation, qui se voit même encore plus perturbée quand le duo devient un trio. L’arrivée de Dave (Mark Ruffalo, génial, comme d’habitude), le frère de Mark, dans les rouages de la machine, appuie ce rapport étrange du pouvoir, qui ne cesse de changer. L’aîné (Dave, donc), plus calme et plus sage, tente de contrôler l’impulsivité de son cadet, mise à l’épreuve face la bipolarité de du Pont. L’ingéniosité du cinéaste réside dans cette manière d’utiliser la physicalité de son sport dans les liens entre ses protagonistes. Tactique et tactile, sensuelle et violente, la lutte a parfois un air de parade amoureuse, pourtant fuyante et imprévisible. Le triangle d’émotions souvent contradictoires se confrontent dans un pugilat délimité par le cadre, où les forces s’entrechoquent dans un ballet d’une élégance et d’une puissance rare. Foxcatcher est indéniablement un film de personnages, mais il n’en oublie jamais pour autant sa mise en scène, qui lui a valu un prix à Cannes amplement mérité.

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Ainsi, Miller intensifie chaque interaction entre ces hommes, placés dans des décors qui, même quand ils sont parfaitement construits et représentés, les perd. Mark est séduit par le discours patriotique de du Pont, alors qu’il se sent étranger en son propre pays. Reflet de la politique reaganienne, le film est construit sur des symboles de l’Amérique, appuyés jusqu’à l’écœurement par des idéalistes qui n’en comprennent même plus le sens. La descente aux enfers du coach milliardaire, de plus en plus paranoïaque, en est le plus bel exemple. Élevé par une mère castratrice qu’il a toujours déçu, il se rend compte que sa vie, son monde, son rêve américain en somme, a été fabriqué de toutes pièces (jusqu’à son unique amitié d’enfance, qu’elle finançait). Incapable de supporter la réalité quand elle devient cruelle, il préfère se réfugier dans la sûreté des mythes, qu’il sait pourtant extrapolés. La lutte elle-même n’est plus qu’un objet de manipulation des masses. La foule crie le nom d’un pays plus que celui d’un sportif, soutient un drapeau plus qu’un homme. Foxcatcher fait dès lors penser à une version noire d’Invictus, avant de nous rappeler sa cohérence avec le précédent film de Bennett Miller : Le Stratège. Là encore, tout est une question de mise en scène, une désillusion qui concerne plus encore le spectateur que les personnages. Au-delà de la description de simples faits, la caméra va chercher le hors-champ, les stratagèmes qui transforment les monstres (ou les statistiques) en héros nationaux, tandis qu’ils souffrent en secret dans leur chambre d’hôtel.

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Cette peinture d’une mythologie faussée est d’autant plus passionnante qu’elle détourne le public de ce qui l’attend, nous manipulant par la mise en exergue de l’arbre qui cache la forêt, à l’instar de la prothèse nasale de Steve Carell, idée géniale qui lui fait définitivement allégoriser les États-Unis, de par sa forme exagérément aquiline. Autrement dit, il représente cette Amérique qui tente de cacher sa fragilité, tel un grand gosse immature qui rêve de batailles épiques sans être prêt à les mener. Le Hercule qu’il se crée ne tient pas ses douze travaux, trop occupé à se trouver une identité dans une nation qui n’est plus apte à lui en offrir. Foxcatcher puise sa maestria de ce contraste entre le vide de son univers et la richesse de sa réalisation, qui magnifie à chaque instant les décors du camp d’entraînement, et faisant preuve d’une incroyable minutie dans son montage, attentif au jeu remarquable de son trio d’acteurs. Le film n’a ainsi plus aucune difficulté à nous exposer de faux comédiens, seulement désireux d’une vie authentique et sincère au milieu de toute cette hypocrisie. Il s’agit sans nul doute de la plus belle idée de Bennett Miller : raconter une « histoire vraie » par sa perte dans l’imaginaire, dans cette fiction si puissante qui constitue le sens même du cinéma.

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