Critique Film

EXODUS : GODS AND KINGS : Tempête sous le crâne de Moïse ★★★★☆

Ridley Scott transcende son péplum spectaculaire d’un regard fascinant sur la religion.

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Depuis le (semi-)échec artistique de Prometheus, il semble que Ridley Scott se soit mis de nombreux cinéphiles à dos. Ajoutez à cela des critiques américaines assassines et un rejet de nombreux chrétiens (en plus que quelques propos malvenus de l’équipe en interview), et vous avez la justification du bashing que subit son nouveau film, Exodus : Gods and Kings. Au moins, malgré ses pauvres recettes au box-office, le long-métrage aura prouvé le manque clair d’ouverture d’esprit de certains pays face à une vision différente d’un épisode biblique, suite logique des polémiques que Darren Aronofsky a subi plus tôt dans l’année avec son Noé. Scott suit d’ailleurs la même voie que le réalisateur de Black Swan, mais avec une visée toute autre. Si les deux cinéastes partagent la description de figures tourmentés et en proie au doute face à un Dieu qu’ils ne comprennent pas toujours, Sir Ridley troque l’aspect heroïc-fantasy d’Aronofsky pour un hommage aux récits épiques de l’âge d’or d’Hollywood, et ainsi redéfinir le péplum, comme il l’avait déjà fait avec Gladiator quatorze ans auparavant.

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Dès lors, les seules erreurs d’Exodus proviennent de l’incompréhension de ses producteurs, qui sont passés à côté de l’ambition de son créateur de livrer une alternative moderne aux Dix commandements de Cecil B. DeMille. Malgré ses 2h30, il est clair que le long-métrage a été charcuté, renvoyant certains personnages secondaires au rang de figurants (la pauvre Sigourney Weaver et ses deux répliques), et quitte à réduire l’impact émotionnel du centre de son intrigue, à savoir l’adversité qui touche deux (faux) frères, l’un prophète (Moïse) et l’autre pharaon (Ramsès II). Fort heureusement, le film parvient tout de même à conserver sa puissance, notamment en considérant que le public connaît déjà l’histoire conté dans le livre de l’Exode. Scott ne s’embête pas avec la jeunesse de son héros et débute directement son film par la bataille contre les Hittites, nous rappelant par la même occasion son inventivité visuelle. En adaptant un tel récit avec les codes des blockbusters actuels, le cinéaste cherche à nous livrer un pur spectacle, dont il accentue à chaque instant le gigantisme des enjeux, aussi bien par des plans généraux somptueux que par des effets spéciaux numériques sensationnels, ou encore une 3D réfléchie et immersive.

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Ainsi, la mise en scène dantesque se révèle assez représentative de la volonté de Scott : créer une sorte de magie autour des actions de Dieu tout en leur conférant un certain réalisme. Des dix plaies d’Égypte au fameux passage de la Mer Rouge, l’imagerie époustouflante du réalisateur s’imprime sur la rétine, tout en cherchant à se rationaliser. La meilleure idée d’Exodus vient sans nul doute de l’ambiguïté qu’il suggère. Les miracles ne sont-ils pas finalement qu’une chaîne de causes et d’effets, comme tente de le prouver un scientifique égyptien ? Moïse est-il vraiment en communication avec Dieu ? Se pourrait-il qu’il s’agisse d’une hallucination suite à sa chute où son crâne s’est frappé sur un rocher ? De cette façon, le film revient constamment à interroger (sans jamais dénoncer pour autant) le bien-fondé de la Bible, et plus généralement des religions monothéistes. Le choix (pourtant décrié) de Christian Bale dans le rôle principal ne paraît alors plus anodin. Habitué aux héros graves et troublés depuis la saga Dark Knight, il signe ici la magnifique prestation d’un autre type de vigilante, froid et violent. Il conteste les choix de Dieu, qu’il personnifie sous les traits d’un enfant cruel et caractériel (brillante idée par ailleurs). Mais ce dernier n’est-il pas simplement qu’un double de lui-même, qui lui permet de se décharger de ses responsabilités ?

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Car la violence parfois crue d’Exodus permet à Scott de représenter les relents meurtriers du leader des Hébreux, le mettant ainsi en opposition directe avec Ramsès II, dont il relativise l’image de tyran. Il n’est pas étonnant que le motif principal du long-métrage soit deux épées que les frères se partagent, comme pour définir un plan d’égalité sur l’échelle de la brutalité. Le pharaon est même représenté comme un souverain dépassé, qui exprime son pouvoir en défiant Dieu comme Dieu le défie : en ôtant des vies. Loin d’une figure monolithique et caricaturale, le personnage a droit à un vrai développement et à de vraies émotions, accentués par le jeu habité de Joel Edgerton. Au dépit de son (anti-?)héros, le cinéaste lui offre même la scène la plus émouvante du film, faisant éclater au milieu du chaos créé par Dieu le malheur et le désespoir d’un père, dont l’enfant est emporté par l’ange exterminateur. De par ce regard novateur et dérangeant d’un « mythe » pourtant bien connu, Ridley Scott livre peut-être l’une des œuvres les plus puissantes de sa filmographie, en plus d’en refléter toute la cohérence. Après la société corporatiste et aveugle d’Alien, la révolution des machines esclaves de Blade Runner, l’Empire romain manipulant par les jeux d’arène de Gladiator, les traumas de l’Amérique post-11 septembre de Mensonges d’État, ou encore la désillusion de Prometheus face à nos origines, Exodus démontre définitivement son obsession pour la description d’idéaux, souvent mensongers ou décevants, qui façonnent une civilisation avant de l’amener à son auto-destruction. En utilisant le pouvoir de représentation ambitieux que permet le septième art, Scott utilise paradoxalement les magnifiques capacités de la création humaine pour décrire les pires penchants de son espèce. Si le nihilisme du réalisateur s’est intensifié ses dernières années, cela est peut-être (je dis bien peut-être) à mettre sur le compte du suicide de son frère Tony. On peut, de ce fait, comprendre pourquoi Exodus lui est dédié.

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