Dossier

DERNIERS REMORDS AVANT L’OUBLI : La création artistique

Après notre découverte du nouveau projet de Jean-Marc Culiersi, Derniers remords avant l’oubli, nous continuons notre dossier sur le cinéma indépendant à travers ce film aux moyens de création particuliers. Homme de théâtre, discipline qui lui a permis de s’affirmer comme artiste, le réalisateur nous dévoile aujourd’hui les dessous de la proposition artistique de son long-métrage. De l’adaptation de la pièce de théâtre au choix des acteurs, tout en passant par les éléments de décors et la musique, plongée au cœur de l’imagination et des décisions artistiques du cinéaste.

Synopsis :

Un dimanche à la campagne, au début des années 90, dans une maison où trois personnages (Hélène, Pierre et Paul) ont vécu une histoire d’amour vingt ans plus tôt, dans l’esprit communautaire des années 70. Puis ils se sont séparés. Pierre vit toujours en solitaire dans cette maison. Hélène et Paul se sont mariés chacun de leur côté, ailleurs. Ce jour-là, ils reviennent avec conjoints embarrassés (Anne et Antoine) et enfant insolent (Lise), pour débattre de la vente de la maison, naguère achetée en commun et qui a pris de la valeur. Ils ont besoin d’argent. Mais sont-ils seulement venus pour cela ? Il y a dans les placards des cadavres sentimentaux, des secrets, des idéaux perdus et des remords…

Le théâtre, première école

Rester le plus fidèle possible à l’œuvre d’origine tout en y apportant son point de vue, sa petite touche personnelle. Tel est le défi proposé aux réalisateurs qui se lancent dans une adaptation. Jean-Marc Culiersi ne s’est pas tourné vers la pièce de Jean-Luc Lagarce par hasard, c’est une œuvre dont le désir d’adaptation s’est forgé au fil des lectures et des relectures. Homme de théâtre, cet art lui a tout appris : « Je viens du théâtre, je suis nourri par le théâtre. Il m’a appris à respecter la parole, l’univers de l’auteur tout en développant un point de vue, une vision personnelle. C’est lui qui m’a appris à placer l’acteur au centre du projet. »

Un élément déclencheur est néanmoins venu confirmer cette volonté : « Quand j’ai vu la mise en scène de Serge Lipszyc, il y a comme une évidence qui s’est imposée : c’était la rencontre entre tout ce que m’a apporté le théâtre. C’est-à-dire la beauté du langage, le jeu de l’acteur et la possibilité pour le cinéma de s’appuyer sur une histoire forte, puissante. Il y avait donc ce challenge de faire entendre ces dialogues et cet univers au cinéma. »

Si la transposition des œuvres littéraires est présente de façon quasi hebdomadaire dans nos salles de cinéma, le théâtre lui aussi a eu le droit à ses adaptations : « Il y a des œuvres géniales de Shakespeare, de Tchekov qui ont été adaptés. Alors Molière moins, car on a plus de mal à l’adapter, on peut néanmoins citer le très bon Dom Juan de Marcel Bluwal. Le cinéma a toujours su puiser dans le théâtre. Je pense que c’est une source intarissable d’inspiration pour le septième art. »

De la pièce au scénario

L’une des contraintes majeures de l’adaptation est sans nul doute la fidélité à l’œuvre d’origine. Lorsqu’on lit un livre ou une pièce de théâtre, la place de l’imaginaire revêt une grande importance, car notre esprit met des images sur les lieux et les personnages que l’on rencontre au fil des pages. Le défi du réalisateur est donc immense, car il doit, par sa propre vision de l’œuvre, retranscrire de la meilleure façon possible, l’imaginaire de milliers d’autres lecteurs. Un véritable challenge !

Côté écriture, le scénario a été cosigné avec Pierre Larribe, un jeune réalisateur que Jean-Marc Culiersi a rencontré lorsqu’il enseignait à l’EICAR (Ecole internationale de création audiovisuelle et de réalisation). « Je souhaitais que ce projet soit porté par une rencontre entre plusieurs générations. Les comédiens qui vont jouer les rôles sont tous de ma génération, ce sont de jeunes quinquas (rires), et l’équipe technique est plus jeune et il me semblait très important d’avoir le regard d’un jeune scénariste sur cette œuvre de Lagarce. »

Parier sur l’imagination féconde d’un jeune scénariste semble avoir porté ses fruits et quelques idées sont venues compléter l’oeuvre originale : « Nous avons fait le pari de garder le texte de Lagarce. Cependant, il a pu nous arriver de déplacer des répliques et même de couper des passages. » Il faut savoir que Jean-Luc Lagarce jouait beaucoup avec les répétitions dans ses pièces. Ce procédé, s’il est particulièrement efficace au théâtre, devient très problématique dès lors que l’on passe derrière la caméra. Il a donc fallu faire quelques découpages.

De même, Jean-Marc Culiersi et Pierre Larribe ont pris la liberté d’effectuer quelques ajouts… mais sans texte pour ne pas travestir l’œuvre original  : « Nous n’avons pas été fidèles, mais nous sommes restés en harmonie totale avec la proposition de Lagarce. C’est une adaptation qui doit rendre hommage à un auteur, qui était d’ailleurs passionné de cinéma. » Ces séquences supplémentaires permettront de faire vivre une bande originale créée sur mesure pour l’adaptation du dramaturge français : « L’idéal serait d’utiliser la musique comme une couche de lecture émotionnelle que ne nous dise pas les textes et les corps. Je pense qu’elle doit être importante à ce niveau-là. »

Prendre position

« Une adaptation c’est un point de vue et dans notre cas, Lagarce nous donne un cadre, des personnages, explique Jean-Marc Culiersi. La pièce est traversée par des enjeux forts, elle est structurée d’une certaine manière. Pour arriver au résultat que je recherchais, il a fallu être vigilant sur beaucoup de choses et notamment sur le huis clos. »

Le huis clos est un choix artistique à la fois fort et indispensable pour ce film. La maison, au-delà de son aspect physique, est une véritable arène, elle devient un lieu où les personnages se confrontent et la circulation des personnages dans cette maison a longuement été réfléchi : « Quand ils ne s’affrontent pas, précise-t-il, ils sont dans des silences et il y a des moments de solitude, des moments où on s’évite, on se cache. Il fallait donc pouvoir créer une sorte de circulation, de tourbillon émotionnel en utilisant toutes les possibilités qu’offrait la maison dans ce jeu d’affrontement et d’évitement. On a beaucoup travaillé sur cet aspect pour avoir des personnages véritablement à fleur de peau. »

Un esprit de troupe

Pour incarner les personnages de Derniers remords avant l’oubli, Jean-Marc Culiersi s’est tourné vers la Compagnie du Matamore, un choix naturel puisque c’est cette troupe, avec laquelle il a joué, qui a réveillé en lui la volonté d’adapter la pièce de Jean-Luc Lagarce au cinéma. « Je les connais depuis 30 ans, j’ai fait du théâtre avec eux. Depuis que j’ai créé la production (ndlr : Les Films du Lion) il y a deux ou trois ans, j’avais envie de faire quelque chose avec tous ces gens, car je pense qu’il faut pouvoir travailler avec des personnes qu’on connaît, qu’on apprécie… surtout dans cette démarche, qui est la nôtre, de cinéma indépendant et artisanal. »

Au-delà de l’amitié, une évidence s’impose. Ces acteurs et actrices ont joué la pièce des dizaines de fois et la connaissent sur le bout des doigts, « même s’il y a une approche du texte et du jeu qui va être différente. Mais la vérité la plus évidente c’est vraiment le plaisir de pouvoir travailler avec eux. »

La maison, septième personnage

Lieu des retrouvailles le temps d’un dimanche, la maison est dans le même temps le réceptacle de ce que les personnages ont été dans les années 1970. C’est une maison qui les a accueillis et qui leur a permis de vivre quelques beaux moments. À la fois active et passive, elle est donc l’enjeu majeur d’un week-end et dans le même temps, on sait très bien qu’elle n’est qu’un prétexte à quelque chose de beaucoup plus profond.

En nous définissant le rôle de la maison dans le texte original de Lagarce, Jean-Marc Culiersi se livre d’une façon très personnelle en la comparant à un vieux souvenir d’enfance. « Quand j’étais gamin, à la fin des années 1970, ma famille se réunissait régulièrement le dimanche et il y avait ce que j’appelle le syndrome Carmen. Alors, c’était quoi le syndrome Carmen ? C’était une cousine que tout le monde connaissait bien et dès qu’on parlait d’elle, de fortes tensions se créaient. Pourquoi ? Parce qu’à travers cette cousine, les frères et les sœurs de ma mère se disaient des choses qu’ils n’osaient pas se dire entre eux. Et bien la maison c’est pareil, finalement : on va parler de vente, on va parler de toiture, on va parler de revenus, on va parler de loyer … Mais tout ça, ce ne sont que des symboles pour aborder des problématiques sentimentales, émotionnelles, affectives et personnelles, qu’on n’ose pas affronter directement. » Tout est dit.

Il y a quelques jours, Jean-Marc Culiersi a conclu l’un de nos échanges de mails par ces mots que nous vous proposons en guise de conclusion :

« Je suis tombé sur ce texte d’André Bazin (ndlr : l’un des fondateurs des Cahiers du cinéma) concernant l’adaptation : La réussite du théâtre filmé sert le théâtre comme l’adaptation du roman sert la littérature. En vérité il n’y a point de concurrence et substitution, mais adjonction d’une dimension nouvelle que les arts ont peu à peu perdue depuis la Renaissance : celle du public. Qui s’en plaindra ? »

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