Critique Film

BIG EYES : Dans les yeux de Tim Burton ★★★★☆

A travers cet étonnant biopic, Tim Burton signe l’un de ses meilleurs films récents.

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Charlie et la chocolaterie, Sweeney Todd et aujourd’hui Big Eyes prouvent que Tim Burton s’est toujours intéressé pour les mécaniques complexes, cadence fluide dans laquelle un élément semble traverser les enfers dans un générique dynamique. Après du chocolat et du sang humain, c’est au tour d’un tableau de Margaret Keane de passer à la moulinette de ces machines qui reproduisent à la chaîne son œuvre. La sensation d’un mouvement perpétuel s’accompagne d’une multiplicité sans fin de la même image, dès lors vidée de son sens. Il n’est plus question d’art mais d’industrie, de quantité plutôt que de qualité. A quelle point un artiste peut-il être dépossédé de sa création ? Telle est la question qui semble obséder le réalisateur d’Edward aux mains d’argent. Après tout, son cinéma singulier, aux personnages en grande partie inspirés de sa propre vie, est lui aussi devenu au fil des années une marque de fabrique, un univers dont la moelle s’est retrouvée dénaturée par son public, obligeant Burton à parfois tourner en rond. S’il affirme ne jamais subir de crise existentielle (mouais…), il paraissait tout indiqué pour adapter l’histoire vraie de cette peintre qui, dans les années 50 et 60, s’est vue rencontrer un succès fulgurant pour des tableaux d’enfants aux gros yeux, dont son mari s’est approprié la conception.

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Cependant, malgré le drame évident qu’il aurait pu en tirer, Burton a choisi de se rapprocher d’un style plus léger et plus ironique, faisant avant tout de Big Eyes une comédie sur une incroyable escroquerie. Bien évidemment, le cinéaste se place vite du côté de cette pauvre Margaret, sublimant le jeu de la rayonnante Amy Adams afin de livrer en filigrane un pamphlet féministe. Ce qui importe à Burton, c’est la façon dont ses œuvres font partie d’elle, ce que signifie ces « fenêtres de l’âme », sans doute propulsées trop vite au rang de chefs-d’œuvre. Néanmoins, on ressent une certaine fascination du réalisateur pour son antagoniste, Walter Keane. Il n’a beau avoir aucun talent et simplement voler les tableaux des autres, il demeure celui le plus à même de permettre la peinture sociale du film. Comprenant au fur et à mesure les rouages du marché de l’art à une époque où l’événementiel, la médiatisation et le succès assurent la reconnaissance, il va exploiter ces filons pour redéfinir la mode picturale. Son charme et ses capacités à vendre n’importe quoi avec de beaux mots sont au final presque plus importants que les Big Eyes de Margaret. Sans lui, elle n’aurait probablement jamais connu le succès qu’elle a eue, et elle en a bien conscience. Burton s’amuse alors de la mutation progressive de Christoph Waltz, jouant son personnage de manière de plus en plus outrée à partir du moment où le vernis commence à se craqueler.

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Avec un certain recul qui relèverait presque de l’introspection, le cinéaste décrit ainsi un monde lui-même transformé en escroquerie. Sa représentation idéalisée des sixties, avec ses brushings impeccables et ses décors de cartes postales aux couleurs accentuées, permet à son directeur de la photo Bruno Delbonnel d’exprimer toute sa créativité dans un univers lui aussi pictural. De ce chavirement de mise en scène que l’on n’espérait plus, Tim Burton parvient à se renouveler, sortant de sa veine gothique de plus en plus standardisée pour revenir à l’essence de son cinéma, celui d’un outsider amoureux des outsiders, admiratif de ceux capables d’aller au bout de leurs envies malgré les regards des autres, ceux capables de quitter leur époux à une époque qui ne le permet pas, ceux capables de jouer la comédie jusque devant un tribunal pour affirmer un mensonge. Si Burton esquisse alors la question de la valeur des tableaux de Keane (quelle est la limite entre le goût et le kitsch?), la réponse lui importe peu, et c’est là que Big Eyes se définit comme un de ses meilleurs films récents. Épuré à l’extrême, il ne reste plus que cette tendresse d’un homme envers ses personnages incompris, ouvrant bien grand ses yeux pleins de sentiments pour les rassurer. Quoi que cachent les immenses globes oculaires représentés par Margaret Keane, seul importe ce qu’elle y trouve.

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