Rencontre

CAPTAIN FANTASTIC : Rencontre avec Matt Ross

A mi-chemin entre la force romanesque et poétique d’Into the Wild et la folie douce et légère de Little Miss Sunshine, Matt Ross nous offre avec Captain Fantastic une œuvre bouleversante qui nous conte l’histoire d’une famille vivant en harmonie avec la nature, en retrait de la civilisation, avant qu’une situation tragique ne l’amène à remettre en cause sa philosophie de vie.

Un vrai coup de cœur pour ce film d’ores et déjà récompensé par le Prix de la Mise en Scène dans la Sélection « Un Certain Regard » du dernier Festival de Cannes mais aussi par le Prix du Jury et du Public au dernier Festival de Deauville. Et ce n’est peut être pas fini car la cérémonie des Oscars approche. Rencontre avec un cinéaste à la sensibilité très contagieuse.

Quel merveilleux film vous nous offrez là ! À la fois plein de couleur, de joie, de tristesse, d’humour, d’émotion, d’aventure et de réflexion. So fantastic !

Matt Ross : « Oh Thank you ! It’ so lovely ! ». En fait, je crois que mon intention était davantage portée sur le type de film que je voulais faire et sur la manière dont je voulais le faire plutôt que sur ce que je voulais dire. Je pense que les films permettent surtout de poser des questions sans avoir nécessairement besoin de délivrer des messages. Je voulais créer une œuvre qui soit « psychiquement positive » mais qui ne tombe pas dans un sentimentalisme trop appuyé car l’histoire aurait alors paru trop ringarde. La plupart des films qui jouent sur les émotions ne sont ni honnêtes, ni authentiques. L’émotion n’y est pas vraiment méritée car elle se met en place par de effets de manipulation. Or je voulais qu’ici, l’émotion soit gagnée par le film lui-même. Quant au fait de passer constamment de l’humour à l’émotion pure, c’est parce que mes films préférés ont toujours été ceux qui basculent d’un état émotionnel à un autre et pas ceux qui sont juste très drôles ou juste très violents. Un film trop sombre, ça me plombe. Les histoires sont toujours plus puissantes quand elles vous font rire, pleurer, frémir et réfléchir.

Vous décrivez parfaitement toute la complexité de la société américaine et occidentale tout au long du film. Avec d’un côté, une philosophie très marginale à la Chomsky et de l’autre, une mentalité plus conservatiste, citadine, plus bourgeoise et plus porté sur la consommation. Pourtant vous ne jugez personne. Il n’y a aucun moralisme. On comprend chacun des personnages…

MR : Je dis souvent qu’il y a plusieurs Amériques dans l’Amérique. Une Amérique rurale, bien sûr, qui constitue une grande partie des paysages des Etats-Unis, et puis une Amérique plus opulente qui est incarnée ici par la famille de la mère des enfants. J’essaie de montrer chaque personnage dans sa complexité, sans effectivement juger qui que ce soit. Il n’y a pas de « méchants » dans cette histoire. Ils ont tous raison de penser comme ils pensent. Le personnage de Viggo (Mortensen, ndlr) est parfois le protagoniste et parfois l’antagoniste. C’était quelque chose qui était déjà écrit dans le scénario et qui était important aussi bien pour moi que pour les acteurs. Si vous êtes d’accord avec tous les personnages et que vous les comprenez, alors les enjeux émotionnels et humains du film sont d’autant plus forts.

On croit vraiment aux liens qui unissent cette famille entre l’autorité naturelle et bienveillante du père, incarné toujours impeccablement par Viggo Mortensen, et l’espièglerie mêlée de maturité des enfants. Comment avez-vous procédé pour tous les réunir ?

MR : Viggo était mon premier choix. Quand on s’est rencontré, il m’a informé qu’il était déjà très occupé car il devait tourner dans deux autres films. J’ai donc rencontré d’autres acteurs mais c’était tellement évident que ça devait être lui que j’ai attendu qu’il soit libre. Je voulais un acteur américain pour jouer un personnage américain dans une histoire américaine car on sent une culture et une énergie différente chez les acteurs anglophones non américains qui ne peuvent pas interpréter cette spécificité là.

En revanche, pour les enfants j’ai fait des auditions via Skype à travers plusieurs pays anglophones comme le Canada, l’Australie, les USA, l’Angleterre ou l’Afrique du Sud. Une fois que j’avais repéré ceux qui m’intéressaient le plus, je les ai fait venir à Los Angeles pour tous les rassembler, sentir leur jeu et voir comment ils interagissaient, entre eux. Après quoi, nous avons tous été dans un camp d’entrainement à Washington. Les enfants y ont appris à faire de l’escalade ou à découper de la viande animale. Ils sont devenus peu à peu amis et ont formé une famille naturellement pendant que Viggo devenait leur mentor.

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C’est un film d’une richesse visuelle absolument prodigieuse, entre le soin de la couleur des images, les costumes, les décors…

MR : Il y a de nombreux éléments qui donnent du sens à une histoire et qui permettent de la raconter. D’abord les acteurs, bien sûr, mais aussi les costumes, les décors, la photographie et bien d’autres choses. Mon job de réalisateur consiste simplement à m’entourer des meilleurs spécialistes dans chacun de ces départements artistiques. Il faut qu’ils soient tous une force de proposition et qu’ils aient même de meilleures idées que moi. Pour les costumes, il s’agit de Courtney Hoffman, qui a notamment collaboré avec Quentin Tarantino sur Les Huit Salopards. C’est quelqu’un de tellement précis et méticuleux, au point que certains détails de son travail ne me sont apparus qu’au moment du montage. Par exemple, l’une des filles porte un jean sur lequel est écrit le nom de son frère. C’est un détail presque invisible mais qui raconte combien cette famille vit avec peu de ressources, au point qu’ils en viennent à partager et échanger leurs vêtements entre eux.

Et que dire de la musique, également très entrainante et contributive à l’émotion et la poésie dégagée ?

MR : La première fois que j’ai rencontré mon compositeur, Alex Somers, il m’a dit qu’aucun musicien ne pouvait vraiment parler de musique et c’est vrai car la musique est quelque chose d’organique avant tout. Mais nous étions d’accord sur le fait que la musique ne doit jamais dicter ce que le spectateur doit ressentir ou penser. Cela rejoint ce que je vous expliquais sur le fait de ne pas manipuler l’émotion et le spectateur. Mais à l’instar de la photo, des costumes ou des décors, la musique reste un élément qui permet de raconter une histoire et nous l’avons travaillée dans ce sens, sans jamais essayer de trop appuyer les choses, sans avoir à dire au spectateur : « Vas-y ! Pleure ! Voilà une scène triste… ».

Et pour conclure, je crois savoir que vous-même, vous avez eu une enfance qui se rapproche de celle que vivent les enfants du film ?

MR : Exactement, ma famille et moi-même avons vécu auprès de gens dont la plupart était des artistes ou des artisans qui voulaient se rapprocher de la nature et vivre en harmonie avec elle. Ça a été une expérience très heureuse dont je garde de beaux souvenirs puisque je dormais dans un tipi chaque été et que je pouvais marcher en forêt avec mon frère pendant des heures. Mais ça a été aussi difficile par moments, surtout à l’adolescence où je voulais rencontrer d’autres gens de mon âge et pas seulement ceux de ma famille. Or j’étais trop isolé puisque la première ville se trouvait à deux heures de là où je vivais. C’est d’ailleurs sur cette problématique là que repose le film.

Sortie le 12 octobre 2016.

Propos recueillis par Le Cinéphile Reporter (Médiapart)

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