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CANNES 2018 : Journal de bord #4 – Défier les légendes

On continue nos compte-rendus cannois avec de gros morceaux de cinéma.

Samedi 12 et dimanche 13 mai.

Les séances du matin durant le Festival de Cannes peuvent être difficiles, mais elles le sont encore plus lorsqu’elles concernent un film de Jean-Luc Godard, dont les expérimentations plus ou moins compréhensibles peuvent s’avérer dévastatrices à 8h30. Intouchable icône du cinéma français (et par extension du Festival de Cannes, bien qu’il ne s’y déplace plus depuis de nombreuses années), Jean-Luc Godard est un peu ce grand-père sénile que l’on invite malgré tout aux repas de famille, personnage hors du temps qu’on laisse s’exprimer sans rien dire, même quand il veut nous faire comprendre qu’il a mieux compris les choses que nous. Le Livre d’image est ainsi une énième réflexion sur la nature du médium cinématographique, construite à partir d’un mashup de plans issus de divers films et reportages. Irrigué par la voix de l’auteur et par un travail de mixage déroutant, le métrage ne dépasse jamais le stade de la masturbation d’artiste contemporain, qui n’aurait jamais atterri en sélection sans la marque Godard pour le soutenir. A ce niveau, on serait tenté d’y voir de sa part un troll assez magistral, prouvant que son simple nom suffit à vendre n’importe quoi. Néanmoins, même un papy incontinent peut avoir une pensée en accord avec son temps, et Le Livre d’image parvient à intriguer par instants, notamment dès qu’il change le ratio d’un photogramme. A l’heure d’un accès libre à la vidéo, où chacun peut se réapproprier et déformer le travail d’un autre, Godard interroge notre rapport à la création et la propriété. L’ensemble n’est donc pas inintéressant, mais il reste assez douloureux à subir.

Une telle expérience demande ainsi une petite claque pour bien se réveiller, et j’ai pu la trouver en rattrapant la séance de minuit de la veille, type de projection où les films coréens (souvent orientés vers le genre) trouvent une jolie place. Cette année, on peut saluer la volonté de Thierry Frémaux de soutenir un projet ambitieux et politiquement risqué, inspiré d’un histoire vraie hallucinante autour d’un espion infiltré en Corée du Nord durant les années 90. Intitulé The Spy Gone North, le long-métrage se déploie comme une fresque historique démente, reposant volontiers sur le culte et les fantasmes entourant Kim Jong-il, que le cinéaste Yoon Jing-bin iconise avant de mieux le ridiculiser. Cette visite surprenante des coulisses du pouvoir et ses magouilles laisse constamment pantois par la fragilité d’une diplomatie magnifiée par une mise en scène et un montage tendus. Il serait criminel de gâcher les surprises de cette petite bombe. Bien loin d’un regard indigné sur la condition de la Corée, facilement mis en parallèle avec l’actualité, The Spy Gone North dépeint des êtres qui ont décidé de ne pas subir l’Histoire, mais de l’écrire à leur échelle. Il fallait donc une telle œuvre pour leur rendre justice.

Mais à peine la film terminé, je dois foncer au cœur du palais des Festivals, pour rejoindre une queue de journalistes déjà bien remplie, afin d’assister à l’événement de la journée : une masterclass de Christopher Nolan, venu présenter dès le lendemain une copie restaurée de 2001 : L’odyssée de l’espace en 70mm, tirée à partir du négatif d’origine. On sait que le réalisateur d’Interstellar est autant admiratif de l’œuvre de Kubrick que du format pellicule. Cette rencontre a donc été l’occasion d’entendre ses arguments concernant sa préférence de support (des propos mesurés ne rejetant jamais l’apport du numérique) avant que le journaliste Philippe Rouyer ne dirige les questions vers les spécificités de son cinéma. L’intéressé a lui-même soutenu l’importance de son premier film Following dans le développement de son style, notamment dans l’emploi d’une caméra à l’épaule à hauteur d’homme, plongeant avec les personnages dans le piège qu’ils ont enclenché. Il est d’ailleurs passionnant que Nolan, usant souvent du septième art comme d’un casse-tête, explique que pour filmer un labyrinthe, il ne faut pas mettre l’objectif au-dessus de celui-ci, ce qui permettrait d’anticiper les erreurs de celui qui est piégé dedans. Au contraire, il faut le poser aux côtés de ce corps perdu, afin que le spectateur se trompe avec lui.

L’entretien a ainsi été l’occasion de mettre en avant l’obsession de ce cher Christopher pour l’immersion du public. Et on comprend pourquoi cette obsession l’a mené à nous offrir le retour d’un métrage majeur sur grand écran dans son format d’origine. Attendu comme l’un des passages marquants de cette soixante-et-onzième édition, la projection de 2001 a été un moment de magie rare, la redécouverte d’un monument sensitif dont le 70mm permet de saisir la précision de l’image et du rendu de ses textures si travaillées. La richesse de la mise en scène de Stanley Kubrick en ressort une nouvelle fois grandie, semblant transcender le médium cinématographique de la même manière qu’il transcende l’humain et sa nature. Vous le savez, au Cinéphile Anonyme, on est particulièrement fans de Christopher Nolan, et on ne peut que l’être encore plus après un tel cadeau.

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