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CANNES 2018 : Journal de bord #3 – Persistance mémorielle

Nouvelle journée cannoise marquée par des films imparfaits mais finalement assez mémorables.

Vendredi 11 mai.

Après Leto, le festival de Cannes continue de lier des musiciens à un contexte soviétique avec Cold War, le nouveau film de Pawel Pawlikowski. Doté d’une photographie en noir et blanc aussi sublime que celle d’Ida, le long-métrage nous fait plonger en quelques minutes dans une Histoire flottante, un temps qui va se dilater sur une heure trente pour couvrir quinze ans d’amour entre un pianiste et la chanteuse qu’il a rencontrée. Comme pour Leto, Cold War utilise ses personnages et leur art pour révéler leurs frustrations quant à son expression, rendue difficile par le régime soviétique. Pawlikowski a la subtilité de se focaliser sur les corps, sur leur attraction et leur répulsion, au sein d’espaces de plus en plus fermés par le cadre et les frontières, plutôt que de déployer à travers eux des lapalissades sur la liberté.

L’originalité n’est certes pas au rendez-vous, mais le cinéaste s’est justement construit une ligne créative à laquelle il s’accroche avec hargne, un lyrisme raffiné qui fait immédiatement mouche. Difficile alors de ne pas saluer la performance de comédiens constamment mis en lumière par la mise en scène (Joanna Kulig ne volerait pas un prix d’interprétation féminine). L’ensemble demeure avant tout un exercice de style maîtrisé, mais la générosité du dispositif et son humilité lui permettent de grandir dans la tête du spectateur plus qu’il ne l’aurait pensé (et c’est notamment mon cas au moment où j’écris ses lignes).

Mais trêve de douceur, place à l’horreur, avec ma découverte d’un film intrigant dans la sélection Un certain regard : Border (ou Gräns) de Ali Abbasi. Forcément, la promesse d’un film suédois fantastique, adapté d’une nouvelle de John Ajvide Lindqvist (auteur de Laisse-moi entrer, adapté sous le titre Morse au cinéma), autour d’une douanière défigurée à l’odorat sur-développé, est déjà en elle-même alléchante. Pourtant, il ne s’agit que d’un point de départ pour un voyage inattendu. Pour sûr, le long-métrage laissera de nombreux spectateurs sur le banc de touche, bousculant régulièrement notre suspension consentie d’incrédulité, surtout lorsque la révélation du surnaturel en milieu de parcours redistribue les cartes. Cependant, Border n’en est qu’une proposition ludique encore plus grisante, l’acceptation d’un pacte à passer avec une œuvre menant à un laisser-aller revigorant (surtout quand les films s’enchaînent pendant plusieurs jours). Déclaration évidente à la figure du monstre et à la force du folklore qui peut entourer un icône mythologique, Border met en lumière ses personnages dans une laideur extérieure mais surtout intérieure sans détours. Le monstre n’est qu’un catalyseur et un amplificateur des pires tréfonds de notre espèce, et l’ensemble le démontre au fil de ses sous-intrigues plus ou moins perverses. S’il est regrettable que certains dialogues enfoncent inutilement un clou déjà bien installé par la mise en scène, Border est un film qui, une fois son étrangeté digérée, imprime certaines de ses images les plus fortes dans notre cerveau, jusqu’à un dernier plan absolument brillant.

Et pour finir cette journée, retour vers la Sélection officielle pour le nouveau-long-métrage de Jia Zhang-ke (A Touch of Sin, Au-delà des montagnes), intitulé Les Éternels, fresque mélodramatique en trois actes surprenante. Débutant sur l’histoire d’amour entre Qiao (sublime Tao Zhao) et son petit ami Bi, chef de la pègre locale, ce qui semble être un film de gangsters se transforme rapidement en parcours initiatique, tels des coulisses anti-spectaculaires à une convention de cinéma asiatique. En même temps que l’on suit Qiao dans sa quête d’identité et d’indépendance (livrant un brillant portrait de femme bien plus fin que d’autres mis en avant par le festival), c’est toute la Chine qui change dans une vague d’urbanisme lancée au début des années 2000. Ce raccord perpétuel entre le macro et le micro donne un souffle grandiose à cette histoire pourtant éloignée d’un traditionnel rise and fall. Les Éternels se révèle plus amer et plus mélancolique que certains de ses modèles. Le temps balaie les ambitions, détruit et reforme des vies, de la même manière que le médium cinématographique. On pourra peut-être reprocher à Jia Zhang-ke, derrière cette poésie, un excès de zèle poussant l’ensemble à parfois s’étirer inutilement. Néanmoins, de la même manière que les deux autres films de cette journée, le long-métrage voit ses défauts s’estomper une fois qu’on y repense, et grandit même en nous, là où d’autres s’effacent après un coup d’éclat éphémère.

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