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CANNES 2018 : Journal de bord #1

Entre petits nouveaux et grands maîtres, cette première journée de festival se forge autour d’une passation de pouvoir rassurante pour l’avenir du septième art.

Mercredi 9 mai.

On a beau commencer à prendre nos marques au Festival de Cannes, la magie qui émane de la Croisette et de sa foule de passionnés du cinéma continue de toucher à chaque fois. Cette année, après une ouverture quelque peu décevante (nous y reviendrons dans un article à part), c’est avec curiosité que je me dirige en ce mercredi matin à la Semaine de Critique, pour découvrir Wildlife, le premier film réalisé par l’acteur Paul Dano (There Will Be Blood, Prisoners, Okja). L’inquiétude saisit souvent lorsqu’un comédien passe de l’autre côté de la caméra, ce souhait accouchant régulièrement d’ego-trips aussi vains que maladroits. Mais s’il n’évite pas certains écueils d’un premier long-métrage (notamment en forçant quelques scènes surlignant inutilement son propos), Dano offre une œuvre maîtrisée et touchante, qui parvient à éviter de nombreux pièges que son sujet éculé n’aurait pu qu’amplifier. Au cœur des années 60, le jeune Joe, fils chéri d’un couple modeste, fait face à l’explosion de sa famille, sur fond de capitalisme écrasant.

Avec sa reconstitution soignée mettant en avant les symboles de l’Americana qui entourent les corps de ses protagonistes, Wildlife aurait pu se contenter d’être une critique sociétale bêtement indignée, mais il a l’ingéniosité de ne l’utiliser qu’en tremplin pour une étude de personnages réussie. Au-delà d’être un talentueux directeur d’acteurs (Jake Gyllenhaal, Carey Mulligan, et surtout Ed Oxenbould, sont absolument fantastiques), Paul Dano affiche un amour évident pour ces êtres esseulés, qu’il capte avec tendresse même lorsqu’ils sombrent dans une inconséquence égale au système qui les détruit. Récit d’une jeunesse perdue qu’il est impossible de retrouver, Wildlife est un premier essai désenchanté trouvant un équilibre surprenant entre naïveté et maturité.

Mais le principal événement de la journée était accueilli par la Quinzaine des réalisateurs. Pour fêter son cinquantenaire d’existence, l’institution, qui a mis en lumière de nombreux génies du septième art, a récompensé d’un Carrosse d’Or l’une de ces légendes : Martin Scorsese. Après avoir rediffusé son génial Mean Streets (présenté à la Quinzaine de 1974), Cannes nous a gratifiés d’une masterclass passionnante avec ce cinéaste passionné, entouré d’une brochette alléchante de réalisateurs français (Jacques Audiard, Bertrand Bonello, Rebecca Zlotowski et Cédric Klapisch, excusez du peu). Ces derniers, aussi fébriles et admiratifs que l’audience, ont permis à travers leurs questions de revenir sur la sensibilité d’un homme complexe, marqué par la vision d’un monde rarement binaire, constamment tourné vers les dilemmes moraux de personnages difficiles à catégoriser. Le cinéma met peut-être en boîte, mais le talent de Martin Scorsese est justement d’utiliser les boîtes créées par le cadre pour éclater celles d’une société trop catégorique. Ce recul et cette mesure, en ces temps d’extrémisme exacerbé dans tous les domaines (et en particulier artistiques), se sont aisément révélés durant cette rencontre magique avec cette icône du cinéma mondial. Humble, drôle et fascinant, le grand Marty nous a offert un instant de cinéphilie en or massif, le trésor d’un mentor à ses apprentis, où ont notamment été évoquées ses méthodes de tournage, sa manière d’être « transcendé » (selon ses termes) par le médium cinématographique et ses expériences de spectateur, ainsi que des anecdotes pétillantes. Parmi elles, les improvisations souvent mythiques qu’il parvient encore aujourd’hui à tirer de ses comédiens lui ont fait dire l’une des plus belles phrases de cette masterclass : « We hope for accidents » (« Nous espérons des accidents »). Comme quoi, c’est aussi par l’imprévu que l’on marque l’histoire.

Enfin, j’ai eu l’occasion de redescendre sur Terre à la vision de Yomeddine, film en compétition réalisé par Abu B. Shawky, dont le naturalisme saisissant attrape violemment le spectateur par le col. Sans aucun artifice, le jeune cinéaste (qui signe ici son premier long) dépeint le voyage initiatique de Beshay, lépreux guéri à la recherche de sa famille, au sein du désert égyptien. Soutenu par la performance de Rady Gamal, réellement atteint par la maladie, le film profite du soleil étouffant de ses paysages pour diffuser une lumière constamment claire sur son personnage touchant, corps défiguré que le réalisateur ne filme jamais avec complaisance. Cependant, l’ensemble ne peut s’empêcher de se livrer à un misérabilisme par instants mal placé, surtout lorsque cela mène à un hommage (détournement ?) ridicule à la réplique mythique d’Elephant Man. Il est louable que Shawky, pour éviter les affres d’un réalisme trop réducteur, oriente son projet vers les codes du road-movie. Et si certaines rencontres de Beshay proposent des instants d’intimité percutants et poignants, l’enchaînement des séquences révèle néanmoins un rythme bancal, des éléments de narration pas toujours bien exploités et quelques répliques faciles en totale contradiction avec les partis-pris visuels très crus (et courageux) du film. Le résultat sera sans doute adulé par certains et jugé d’opportunisme par d’autres. En tout cas, Yomeddine aura sans nul doute pour lui la qualité de provoquer du débat. Cela lui ouvrira-t-il les portes du palmarès ?

 

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