Dossier

BLOCKBUSTERS 2014 : Hollywood en pleine mutation ?

C’est l’heure des bilans, et force est de constater qu’Hollywood aura su nous surprendre en 2014, malgré son inquiétude face à la fragilité de son système. La machine à rêves ne serait-elle pas simplement en pleine évolution, comme les productions de l’année ont pu le démontrer ?

banniere blockbusters signée

Les cinéphiles amateurs de métaphores culinaires se sont parfois amusés à comparer les années cinéma 2014 et 2015 par rapport aux bombes mondialement attendues. La première a ainsi été considérée comme un apéritif, tandis que la seconde est vite devenue un appétissant plat de résistance, à la vue des Avengers 2 et autres Star Wars VII. Pourtant, rarement une année de blockbusters n’aura été aussi riche et créative que celle de 2014. Alors pourquoi Hollywood s’inquiète-t-il toujours autant de sa situation ? Tout simplement parce que les entrées n’ont pas vraiment été au rendez-vous (aucun film n’a dépassé les 400 millions de dollars de recettes sur le sol américain, une première depuis 2001). Pour quelles raisons le public s’est-il désintéressé de nombreux divertissements fédérateurs ? Peut-être à cause d’une exaspération des essorages à excès de licences, mais aussi d’une appréhension envers un effet de transition de l’industrie actuelle, dont 2014 est un reflet probant.

Des portraits humains par la déshumanisation.

Qu’il s’agisse des partis pris esthétiques et narratifs souvent osés de Gareth Edwards sur son Godzilla ou du choix de Matt Reeves d’orienter sa Planète des Singes : l’Affrontement vers une tentative de dialogue calme (assez inhabituelle pour un film de cet acabit), la majorité des blockbusters de cet été ont reflété une véritable patte d’auteur. Si certains tâcherons se font faits remarquer (Jonathan Liebesman, Brett Ratner…), ils se sont avérés moins nombreux que les années passées. On peut notamment justifier cet élan artistique par un essor de nouveaux cinéastes, venus s’emparer du système, tandis que d’autres, qui ont réussi à s’affirmer depuis quelques années, cherchent à modifier certains rouages de la machine hollywoodienne. En outre, cela passe par une réaffirmation des codes, des modes et des thématiques du divertissement à l’américaine, avec en premier lieu la notion de déshumanisation. En effet, au-delà d’une acceptation de productions de plus en plus mal écrites et délaissant les personnages, il est incontestable de voir qu’Hollywood arbore, plus que jamais, des héros qui n’ont rien (ou peu) d’humain. Les grands succès de ces dernières années comptent, pour la majorité, sur des super-héros, des monstres, des robots et autres mutants, le tout agrémenté de nombreux effets spéciaux numériques. Mais cette année, certains cinéastes ont réussi à contourner cette contrainte (ce problème ?) pour en faire une force. Matt Reeves en est sans doute le meilleur exemple, avec l’excellent La Planète des Singes : l’Affrontement. En choisissant de faire dérouler cette suite uniquement dix ans après les évènements du prequel de 2011 (vous suivez ?), le cinéaste filme les balbutiements de la civilisation simiesque, et l’inspiration qu’elle puise des humains, bien qu’elle refuse de le reconnaître. Si le film se révèle passionnant par la bascule progressive du pouvoir entre hommes et singes qu’il représente, il utilise surtout magnifiquement son scénario et sa technologie pour enrichir sa célèbre mythologie. En cherchant tous deux à maintenir la paix entre leurs espèces, Malcolm (l’homme) et César (le singe) se font miroir. Si les animaux tentent de créer leur propre humanité, ils ne font au final que reproduire les erreurs de leurs ennemis, qui les mèneront à la société perfectible et obscurantiste du long-métrage de 1968. Obligatoirement pessimiste de par sa valeur de prequel, cet Affrontement dépeint avant tout le portrait d’un héros pris entre deux feux : César. Bien entendu, les humains ont leur importance, mais l’histoire de Reeves est suffisamment bien construite pour les rendre à l’état d’archétypes, limitant certains personnages à quelques scènes pour se développer (notamment celui incarné par Gary Oldman, dont une seule séquence, très émouvante, suffit à définir les motivations). Plus complexe et tourmenté que les autres, César est ainsi presque plus homme que les hommes. En ayant choisi de conserver Andy Serkis, le pionnier de la performance capture, pour l’incarner, le cinéaste pose une véritable réflexion sur ce procédé. Chaque émotion de l’acteur parvient à être retranscrite dans un corps inhumain. Et pourtant, au-delà de son aspect politique, La Planète des Singes se concentre sur un être conscient du monde qui l’entoure, qui a compris, tel un adulte devenu mature, qu’il doit finir la guerre d’un autre. Ce sont dès lors ses yeux, ces fenêtres de l’âme, qui ouvrent et ferment le film.

la-planete-des-singes-l-affrontement

Il y a également deux scènes venant de différents longs-métrages, qui ont brillamment répondu à cette problématique, dans l’optique de l’œuvre entière. Comme pour La Planète des Singes, il s’agit finalement de déshabiller les apparats d’un blockbuster, de montrer ce qui se cache sous les effets spéciaux. Le remake largement sous-estimé de Robocop, par José Padilha, prend d’ailleurs cette idée au pied de la lettre. En réécrivant les origines du célèbre héros, le réalisateur livre cette séquence étonnante où Alex Murphy (Joel Kinnaman) veut voir les organes qui lui restent derrière l’armure, pour comprendre le fonctionnement de son nouveau corps. Au travers de ce passage, Padilha met en exergue le sujet central de son film : l’humanité cachée derrière le cyborg, et qu’il va chercher à garder, malgré le contrôle informatisé de plus en plus important de ceux qui l’ont (re)façonnés. Les effets spéciaux peuvent donc servir à nous mettre du point de vue de l’inhumain, pour qu’on puisse le comprendre. C’est sans nul doute pour cela que X-Men : Days of Future Past est le meilleur volet de la saga, débutée en 2000 par Bryan Singer. Il est d’ailleurs aux commandes de ce nouveau long-métrage, qui accentue mieux que jamais le rejet des mutants (des êtres ayant développés un gêne qui leur confère des pouvoirs) dans la société. Le récit, basé sur les voyages dans le temps, montre ainsi l’influence de ces (sur)hommes sur l’histoire avec un grand H. L’uchronie a toujours été la spécialité de la saga X-Men, quitte à parfois privilégier les situations aux personnages. Heureusement, Days of Future Past parvient à équilibrer les deux, et le prouve même par la séquence splendide offerte à Vif Argent (Evan Peters). Capable d’atteindre la vitesse du son, le mutant a ainsi une vision ralentie du temps. Quelques secondes sont pour lui beaucoup plus longues. Durant deux minutes, il s’amuse ainsi à modifier le décor, la posture des gardes, et même la trajectoire de leurs balles de pistolet. Ce court instant, absolument magique, nous permet de comprendre ce qu’il vit au quotidien. Là encore, l’humanisation d’un protagoniste passe par l’illustration de ce qui le rend autre qu’humain.

X-Men-Days-of-Future-Past-Quicksilver

Hollywood s’amuse même du concept de déshumanisation au point d’offrir des longs-métrages entiers à des méchants, ou des figures mythiques qui avaient été renvoyées au placard. Avec Dracula Untold, Universal a affirmé sa volonté de créer un nouvel univers autour des monstres du studio Hammer. Bien entendu, ce nouvel amour du bad guy se révèle souvent plus maladroit que subversif, comme a pu le montrer Disney avec son curieux Maléfique. Raconter l’histoire de la Belle au Bois Dormant du point de vue de sa célèbre sorcière, il fallait oser. Pourtant, le film ne fait que justifier ses actions, se basant sur un hors-film (ce que le spectateur ne sait pas de l’univers qu’on lui décrit) du conte d’origine assez fumeux, au point même de détruire en partie le statut d’antagoniste de légende du personnage. Pour le coup, l’humanisation l’emporte peut-être trop sur la figure déshumanisée. Le projet est sauvé de peu par sa technique, quelques bonnes idées scénaristiques et le jeu concerné d’Angelina Jolie (parfaite dans le rôle), mais il prouve surtout que si la subversion commence à s’immiscer à Hollywood, il lui reste tout de même du chemin à faire.

maléfique

Enfin, cette notion s’est surtout illustrée avec le bijou de cette année : Godzilla, de Gareth Edwards. Si ce jeune cinéaste a été choisi pour ce reboot, c’est sans nul doute pour son amour des monstres, qu’il a déjà représentée dans son premier long-métrage : Monsters. De cette passion, il réinvente le genre par un parfait usage des codes cinématographiques, mêlé à des références brillamment réinvesties. En s’inspirant notamment des Dents de la mer et d’Alien pour leur hors-champ suggestif, montrant au minimum la menace pour la rendre d’autant plus inquiétante, la mise en scène du réalisateur est un véritable tour de force, qui magnifie le gigantisme de ses bêbêtes par d’impressionnantes recherches de cadres. Edwards a compris la métaphore de la nature que représente Godzilla (il cherche à l’équilibrer, selon certains personnages), et filme donc le roi des monstres et ses ennemis MUTO tels des titans, des éléments déchaînés que l’on ne peut qu’observer, impuissants. Rarement un blockbuster récent ne s’est efforcé d’immerger autant le spectateur par le point de vue des protagonistes, eux aussi limités à assister, comme un public de cinéma, à ce qui se passe devant eux. Dans ce reboot, il n’y a pas vraiment d’autres héros que Godzilla lui-même. Ford Brody (Aaron Taylor-Johnson) a beau essayer de sauver le monde, il n’agit principalement que pour survivre. Comme la majorité des personnages humains, il n’est là que pour servir d’échelle, de regard sur les événements. Chacun trouve néanmoins le temps, comme dans La Planète des Singes, de se développer, permettant à Edwards de perpétuellement revenir sur des microcosmes familiaux au sein de son cataclysme déshumanisé. Dans son film, la vie est fragile, et il n’hésite pas à bousculer nos habitudes en faisant mourir rapidement certains de ses personnages, même s’ils sont incarnés par des stars comme Juliette Binoche ou Bryan Cranston. Au travers de frustrations de ce genre, Godzilla révèle tout son potentiel de blockbuster. Le cinéaste s’amuse des désamorçages de ses effets, notamment quand il cache un combat entre les monstres, pour ne nous montrer que les dégâts qu’ils ont causés. Ainsi, il nous interroge sur notre propre inhumanité de spectateur, venu se réjouir devant de la destruction massive. Bien entendu, Edwards n’est pas non plus hypocrite et offre quelques scènes d’action d’anthologie, mais cherche tout de même à nous faire prendre conscience de l’absurdité de l’homme, qui parvient à trouver de la beauté dans la désolation. On ne s’étonne alors pas qu’il préfère humaniser ses créatures, réservant même la scène la plus émouvante du film à la mère MUTO, criant de désespoir face à l’explosion de son nid.

Godzilla

Les jouets se rebellent.

Mais la déshumanisation dans le blockbuster n’est pas qu’une thématique, elle appartient à la mise en œuvre de ce type de productions. Le public en est conscient : il s’éloigne pendant deux heures ou plus de problèmes liés au commun des mortels dans des films où la recherche principale est bien plus d’ordre financier qu’artistique. Inconsciemment, les énormes moyens dans un blockbuster le déshumanisent, allant parfois (souvent ?) à manipuler le spectateur par ses à-côtés, et en premier lieu les produits dérivés. Aujourd’hui, il est commun de voir des jouets sur les grand écrans, putassièrement transposés dans un format de pub géante. Pourtant, les deux cas majeurs de 2014 sont parvenus à détourner la machine à fric pour la dénoncer. Il y a, tout d’abord, le chef-d’œuvre de Phil Lord et Chris Miller : La Grande Aventure Lego, qui s’amuse de son rôle de commande en se construisant dans l’imaginaire d’un enfant. Ainsi, c’est comme si un catalogue surréaliste et sans fin se déballait sous nos yeux, faisant se croiser tout à fait naturellement des personnages venus d’univers différents. Les pirates rencontrent les astronautes, les chevaliers côtoient le monde des nuages et Batman pénètre dans le Faucon Millenium. Réjouissante, cette surenchère confère à l’aspect parodique du film, qui n’hésite pas à dynamiter le système dans lequel il se trouve, afin de livrer l’œuvre la plus sincère possible. La plus belle réussite de La Grande Aventure Lego vient de son honnêteté, sa façon d’employer son sujet pour rendre hommage à la créativité dans son sens le plus général, sublimé par son twist à la sauce Toy Story (on découvre que le récit est dirigé par un gamin qui joue aux Lego). L’ensemble ne fait que rendre ces petites figurines plus humaines. Loin de l’attrape-nigaud mercantile attendu, le long-métrage a prouvé qu’Hollywood est encore capable, sans arrière pensée, de faire rêver en donnant vie à de simples pièces de plastique. Il partage d’ailleurs ce titre avec un autre film d’animation sincère, magnifique et émouvant : Dragons 2.

la grande aventure lego

Ensuite, il y a Transformers : L’âge de l’extinction, quatrième volet de la franchise à succès dirigée par le décrié Michael Bay. Pourtant, par les succès commerciaux des précédents épisodes, il est incontestable de voir que le réalisateur a posé des jalons du blockbuster moderne, notamment en terme de destruction massive. Au-delà de la qualité foncièrement supérieure de cet opus, Transformers 4 repose sur un paradoxe intéressant. Toujours plus over the top pour affirmer la suprématie de son auteur, le film accumule les scènes d’action techniquement impressionnantes, au point pour Bay d’être qualifié par Cinemateaser « d’auteur ultime du blockbuster de l’abstraction ». Cependant, le long-métrage est plus construit que ses prédécesseurs (enfin… à l’échelle de Bay) et développe mieux ses nouveaux personnages. Tout en faisant écho à la déshumanisation dont nous parlions plus tôt, le réalisateur la contourne. L’âge de l’extinction reflète une certaine aversion pour l’espèce humaine, délaissant la chair et le sang au profit du métal. Mais comme dans la Planète des Singes, ce sont les êtres numériques et inhumains qui rappellent à l’homme ce qu’il est. Ainsi, Michael Bay redonne leur majesté aux Autobots (les gentils Transformers). Plus anthropomorphes qu’auparavant, ils sont désormais la cible d’une humanité qui les perçoit comme un danger. Autre paradoxe, le long-métrage explique que ces robots géants ont des créateurs qui les ont « fabriqués ». Avec L’âge de l’extinction, Bay dénonce avec ironie la façon dont le cinéma hollywoodien crée artificiellement des univers et des héros, ici simplement pour vendre des jouets. Par une économie de budget tellement visible qu’elle ne peut qu’être volontaire (le tournage à Hong-Kong, moins coûteux qu’aux États-Unis, les placements de produits qui explosent la rétine…), on ressent les ambitions de plus en plus folles et onéreuses des grosses productions, quitte à y voir les risques financiers, en écho aux funestes prémonitions qu’avaient eu l’an passé Steven Spielberg et George Lucas sur la fin du blockbuster. C’est étonnamment par cette observation lucide que Bay engendre une meilleure attache pour ses amas de tôle se foutant sur la gueule (attention, le film est loin d’être parfait pour autant !). Là est le véritable paradoxe de Transformers 4 : il repousse les limites du blockbuster pour en révéler la fragilité, et donc l’humanité. Vous dites l’âge de l’extinction, Monsieur Bay ?

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Le cynisme pour vomir le système ?

Le réalisateur de Bad Boys est par ailleurs représentatif d’un certain mépris envers un Hollywood mercantile, qui exploite tous les filons, même les plus idiots. Transformers 4 a cette forme d’aveu, qui confirme les propos de l’équipe de la saga. Bay a visiblement fait les trois derniers volets à contre-cœur, piégé par la Paramount qui lui refusait de s’adonner à d’autres projets (No Pain No Gain a clairement été un outil de chantage pour le studio). Bien entendu, cela n’empêche pas de critiquer l’aspect purement formel de ses grosses productions, mais on peut néanmoins y déceler les arrière pensées, comme l’a confirmé le dispensable reboot des Tortues Ninja (titré Ninja Turtles en France), réalisé par Jonathan Libesman (un tâcheron, mais pas ni nul en fait) et produit par l’inénarrable Michael. Au-delà de ses séquences d’action assez réussies, le seul véritable intérêt de ce long-métrage provient du recul du scénario envers son concept, qu’il raille à longueur de film (et tout particulièrement l’héroïsme des tortues), et ce malgré ses sabots lourdingues, auxquels je préfère, personnellement, ceux un poil (j’ai dit un poil) plus subtils d’Optimus Prime.

TEENAGE MUTANT NINJA TURTLES

Dès lors, la déshumanisation devient un outil de critique d’Hollywood envers son propre système. L’exemple le plus probant est sans nul doute Hunger Games : La Révolte – Partie 1. Suivant la mode des adaptations littéraires scindées en plusieurs films, Francis Lawrence ne se limite pourtant pas aux enjeux purement commerciaux d’une telle entreprise. Si son long-métrage se révèle assez inégal, la faute à un scénario qui ne fait qu’amorcer les enjeux pour le grand final, il exploite néanmoins ce temps à développer une réflexion sur l’image de son héroïne Katniss (Jennifer Lawrence), devenue le geai moqueur, c’est-à-dire le symbole de la rébellion contre le dictatorial Capitole. Plus encore que dans le roman de Suzanne Collins, le film montre les coulisses de la guerre, et le combat des médias entre le district 13 et le Capitole. Quitte à sacrifier ses personnages secondaires, Lawrence se concentre donc sur son héroïne, simple survivante impuissante devenue (trop ?) rapidement une allégorie. De cette façon, le réalisateur prend un certain recul avec le message des teen movies dystopiques qui font actuellement le bonheur du box-office. En décrivant la fragilité de son personnage derrière l’objet de propagande qu’il représente, il l’humanise tout en dénonçant les travers de son rôle, à savoir servir de symbole à des jeunes en pleine crise d’ado, le tout saupoudré d’une tendre histoire d’amour dans un monde qui, pourtant, ne s’y prête pas. Autrement dit, il manipule autant les masses que le geai moqueur dans le film, là aussi avec de très beaux apparats de blockbuster, dont il a conscience.

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Néanmoins, accepter la malhonnêteté du marketing ne fait pas forcément de bonnes productions. L’importance des licences comme Marvel Studios est même devenue inquiétante, tant chacun cherche dans son coin à développer ses propres univers, quitte à uniformiser ses longs-métrages et à en sacrifier tout aspect artistique sur l’autel de la cohérence et du soi-disant fun. The Amazing Spider-Man 2, que l’on peut considérer comme l’un des plus gros gâchis de l’année, représente parfaitement cette prédominance abusive des producteurs sur un projet, qui finissent par tuer leur bébé dans l’œuf avant même sa réalisation, à cause d’un cahier des charges intenable. On ne peut donc pas tant blâmer ce pauvre Marc Webb, dont les quelques ambitions de cinéma se sont vite retrouvées noyées au milieu d’un capharnaüm scénaristique, uniquement fait pour amorcer les diverses suites et autres spin-offs, que Sony Pictures a prévu pour se faire encore plus de fric. Les situations s’enchaînent sans réel intérêt, les personnages sont très peu développés (tout particulièrement Electro, limité tout du long à une image de bouffon que l’on voit à peine, alors qu’il aurait pu être un grand méchant) et les quelques enjeux importants du scénario semblent ne pas avoir d’importance, tant tout est traité à la légère. Dans le même registre, Brett Ratner a cherché à jouer au plus malin avec son Hercule, en décrivant un héros conscient de son aura, et qui l’hyperbolise pour effrayer ses ennemis. Mais le film se limite malgré tout à des scènes d’action paresseuses, voire nanardesques, tentant avec une certaine idiotie de critiquer le manque d’imagination du Hollywood actuel, habitué à réadapter toujours les mêmes mythes, et s’amusant depuis maintenant quelques années (depuis la saga Dark Knight en fait) à grossièrement les déconstruire (n’est pas Nolan qui veut !).

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Retour aux sources et mutations.

Mais ce cynisme et cette réflexion sur les codes actuels de la machine à rêves sont surtout le reflet d’une mutation de l’industrie, que certains réalisateurs se réapproprient dans leur œuvre. Après tout, la mutation est un des thèmes prédominants du blockbuster de ce début de siècle, cherchant à mêler les corps à des créations purement numériques, quand il ne s’agit pas de les mélanger, comme avec la performance capture. A ce titre, Peter Jackson nous a encore prouvé avec son dernier volet de la saga du Hobbit, La Bataille des Cinq Armées, qu’il est l’un des seuls capables de nous plonger totalement dans un monde créé en grande partie par ordinateur. Au sein de sa guerre gargantuesque, il parvient à magnifier les mouvements héroïques et gracieux de ses personnages de chair et d’os, se battant contre des corps de pixels qui ont l’air tout aussi réels. Nul doute que Matt Reeves a exploité cette réflexion autour de l’augmentation des capacités physiques par le numérique dans sa Planète des Singes. Il en est de même pour les super-héros, symbole même de la mutation, qui connaissent depuis le début des années 2000 un véritable succès, comme l’atteste l’ambition croissante de Marvel Studios et de son rival DC Comics. Le succès de Captain America : Le soldat de l’hiver a encore prouvé cette année l’amour pour l’homme augmenté, faisant même ici face au fantasme du cyborg, incarné par l’antagoniste du film. Néanmoins, le long-métrage est aussi représentatif des interrogations actuelles autour des ces mythes modernes. Le porte-étendard de l’Amérique est ainsi remis en question sur son rôle et le camp qu’il a choisi, les cinéastes Anthony et Joe Russo intégrant intelligemment au sein de leur intrigue une menace ouvertement inspirée des idées de guerre préventive et d’ultra-surveillance de l’administration Bush. Le corps n’est alors qu’objet de fantasme de puissance, dont les actions sont esthétisées. Les Américains ne sont d’ailleurs pas les seuls à vendre ce cinéma « physique », comme l’a montré notre cher Luc Besson avec son pitoyable Lucy, dont le seul intérêt réside dans sa façon de magnifier son actrice Scarlett Johansson, capable de toutes les folies visuelles après l’expansion de ses capacités cérébrales, qui lui confèrent d’étranges pouvoirs.

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Mais cette illustration de corps invincibles, voire immortels, se frotte également à une autre mutation du cinéma hollywoodien, celle de son lien avec un médium adverse mais complémentaire : le jeu vidéo. De plus en plus démocratisé mais aussi fort de prouesses incroyablement photoréalistes (du moins pour ses blockbusters), le dixième art impose au fil des années les codes de sa culture à l’industrie cinématographique, tout simplement car il offre une expérience dont est incapable son cousin : l’interaction du public avec l’œuvre. C’est en partie pour cela que les grosses productions rivalisent de techniques censées renforcer l’immersion du spectateur, de la 3D à l’IMAX en passant par les systèmes Dolby. Cependant, d’autres films exploitent de manière plus pertinente l’héritage vidéoludique. 300 : La naissance d’un empire en est un bon exemple, lui qui a su délivrer des séquences d’action assez ahurissantes, en suivant souvent les personnages dans leur dos, évoquant ainsi, plus encore que son prédécesseur, les beat’em all sanglants à la God of War. On notera également le sensationnel The Raid 2, qui, avec un budget plus réduit, a su nous rappeler par ses incroyables chorégraphies et ses nombreux plans séquences les meilleurs jeux de baston. Mais surtout, on aura retenu l’étonnant Edge of Tomorrow de Doug Liman. Caché derrière l’image imposante de sa star Tom Cruise, il innove à sa manière quant à son écriture de la genèse d’un héros. Bien loin des Ethan Hunt et autres Jack Reacher ultra badass, l’acteur incarne ici un troufion dans une guerre contre des aliens, qui, suite à un concours de circonstance, va pouvoir revivre encore et toujours la même journée dès qu’il meurt. Le corps du fantasme cruisien est donc ici transformé en chair à pâté, devenant un héros en apprenant de ses erreurs au fil des game over. Le film rappelle ainsi clairement les jeux hardcore type try and die, où la mort est nécessaire pour comprendre comment finir un niveau. Grâce à son montage dynamique et son intéressant scénario (mis à part le dernier acte du film, trop classique), Doug Liman réussit à contourner les problèmes de répétitivité du médium vidéoludique, auquel il rend parfaitement hommage, tout en marquant la suprématie de l’art qu’il sert. Dans le genre, c’est une petite révolution.

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Des progrès, il est clair que le blockbuster en a fait ces dernières années, notamment en acceptant la mue qu’il est en train d’entreprendre. Nous nous trouvons dans une période de transition, entre hommage, réaffirmation et renouveau. Il n’est dès lors pas étonnant que le deuxième plus gros succès au box-office mondial soit Les Gardiens de la galaxie, œuvre fun et moderne qui passe pourtant son temps à se remémorer la tendre époque des films d’aventures et autres space opera des années 80, voulant séduire les plus jeunes avec ses personnages attachants, voire mignons (Rocket Racoon !), tout en divertissant leurs parents par une nostalgie de leur adolescence, passant entre autres par sa bande-originale déjà culte. James Gunn réussit ici le pari attendu d’une bonne production grand public : plaire à toute la famille tout en fabriquant un univers cinématographiquement pertinent, se basant sur deux époques et deux styles différents pour créer sa propre tambouille. Cela fait déjà quelques années que ce métissage porte ses fruits, comme l’atteste une saga venue d’un autre âge : Expendables. Si le dernier film de la franchise n’a pas convaincu grand-monde (en plus de sa mise en ligne peu de temps avant sa sortie, ce qui ne fait pas du bien), il confirme tout de même cette tendance du retour des stars des actioners qui ont tant fait rêver les actuels quarantenaires. Le but est assez simple : chercher à se refaire une santé auprès d’une autre génération, tout en retrouvant les nostalgiques. C’est d’ailleurs par son aspect un peu désuet et sympathique qu’Expendables 3 reste tout à fait agréable, malgré ses défauts évidents. D’un autre côté, les vieux de la vieille commencent à laisser place à de nouvelles têtes, et tout particulièrement dans le domaine de la réalisation. Si on peut se réjouir qu’un projet aussi important que Godzilla ait pu être confié à une personne aussi talentueuse que Gareth Edwards, pourtant inexpérimenté avec les gros budgets, c’est surtout Wes Ball et son réussi Labyrinthe qui nous a donné espoir dans un renouvellement des créateurs hollywoodiens. Pour rappel, le jeune homme ne s’était alors illustré que dans un sublime court-métrage diffusé sur Youtube, qui a visiblement attiré l’œil de la machine à rêves.

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Enfin, 2014 marque depuis longtemps le retour progressif des blockbusters d’auteur, grâce aux deux cinéastes qui le représentent aujourd’hui le mieux : David Fincher (avec Gone Girl) et Christopher Nolan (avec Interstellar). Ils sont parvenus, grâce à leur projet ambitieux, à se frayer un chemin au box-office, prouvant qu’au-delà des franchises interminables et répétitives, le public semble encore s’intéresser à des scénarios originaux et intrigants. Nolan marque sans doute cette quintessence d’un cinéma qui sait se faire attendre, à l’heure des bande-annonces à foison et des spoils avant même que les films ne sortent. Le mystère qu’il a su entretenir a sans nul doute motivé certaines personnes à découvrir son chef-d’œuvre, définition même du blockbuster tel qu’on l’espère aujourd’hui : beau, puissant, prenant, intelligent, gargantuesque et universel. En bref, un véritable voyage cinématographique, une grande œuvre de science-fiction, et une grande œuvre tout court, qui, comme Hollywood, regarde l’avenir.

Interstellar-8

Néanmoins, tout ne va pas pour le mieux. 2014 n’aura pas été exempt d’échecs. Pourtant, il faut admettre que le véritable problème ne vient pas tant de la production que du public. Les gens ont beau pesté contre les films à numéro et le soi-disant manque de nouveauté d’Hollywood, ce sont ces films qui continuent de dominer le box-office mondial, quand des longs-métrages plus originaux comme Edge of Tomorrow font des semi-flops. Certains producteurs ne savent donc pas toujours quel chemin suivre, malgré quelques alternatives. En ces temps de mondialisation, il est clair que la domination de la culture américaine ne suffit plus. Transformers 4 est à nouveau un bel exemple de coup d’avance pris sur la concurrence, choisissant de co-produire son film avec la Chine, où se déroule sa dernière partie. Résultat, le film de Michael Bay est à ce jour le plus gros succès de l’histoire du cinéma dans l’Empire du Milieu. Remise en question et renouveau, tels sont les mots qui ont pu qualifier cette année de blockbusters. 2015 annonce une confirmation de cette voie par la renaissance de grandes franchises (Star Wars, Jurassic World, Terminator…), confiées à une nouvelle génération de réalisateurs, biberonnée au cinéma des années 80 made in Spielberg/Lucas, et qui signe ici son avènement. Reste à savoir si Hollywood va continuer cette mue. Mais comme dit l’autre : « Quelque chose s’est réveillé. L’avez-vous senti ? »

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