Critique Série

BLACK MIRROR SAISON 3 : TOUS CONNECTÉS, TOUS PIÉGÉS ★★★★☆

La dystopie reprend de plus belle et n’épargne aucun de nos travers.

Nouvelle saison, nouvel enfer. Rendez-vous incontournable des sériephiles en mal de sensations fortes et d’idées « high-concept », Black Mirror poursuit une veine incroyablement pessimiste quoique réaliste sur nos comportements à l’heure des réseaux sociaux et des nouvelles technologies. L’ère du 2.0 est visiblement une mine d’inspiration inépuisable pour Charlie Brooker, créateur de la série, qui signe les scénarios de chaque épisode, déclinant son goût pour la satire virulente sans jamais se répéter. Pour cette troisième saison, le curseur contestataire de Brooker ratisse beaucoup plus large, visant l’égocentrisme forcené, l’hyper-surveillance, la cybercriminalité, la falsification du réel par le virtuel etc. De la même façon, plusieurs réalisateurs de prestige, plus connus pour leur parcours cinématographique, parmi lesquels Joe Wright (Reviens-moi) ou James Watkins (Eden Lake), ont répondu présent, propulsant la série à un niveau d’exigence formelle proprement sidérant ; au point où il nous paraît légitime de s’attarder sur chacun des 6 épisodes, de manière à rendre honneur au travail d’écriture toujours à la hauteur mais aussi au brio de la mise en scène.

Épisode 1 : Chute Libre (Nosedive), réalisé par Joe Wright

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Imaginez un monde où la course à la popularité est devenue le credo de tout à chacun. Attendez, n’est-ce pas déjà le monde tel que nous le connaissons ? Pas exactement, rassurez-vous. Ici, chaque citoyen ou presque s’échine à plaire aux uns et aux autres, de façon à augmenter sa moyenne globale, chiffrée et calculée via un réseau social ultra-sophistiqué. Lacie (fabuleuse Bryce Dallas Howard) est prête à tout pour rejoindre l’élite suprême mais il lui faut améliorer ses performances. Peinture caustique d’une société rongée par la peur de l’indifférence et de l’oubli, cet épisode multiplie les péripéties absurdes, malmenant son héroïne jusqu’à l’explosion finale, grand défouloir paroxystique où les mots assassins bafouent les bonnes moeurs. Joe Wright filme ce microcosme hypocrite et égotiste en aseptisant chaque plan, vidant l’image de la moindre aspérité, privilégiant des teintes chaudes, entre l’orange et le rose, qui renforcent ce sentiment d’harmonie en surface, alors que le désespoir gronde. La musique de Max Richter vient en cela brillamment révéler la charge mélancolique derrière le glacis des apparences.

Épisode 2 : Playtest, réalisé par Dan Trachtenberg

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Difficile de prévoir la trajectoire de cet épisode qui bifurque à mi-parcours dans la psychose la plus totale. Américain de souche, Cooper (Wyatt Russell, le fils de Kurt) achève son tour du monde en solitaire à Londres. Appelé par une firme de jeux vidéos pour tester un « survival horror » révolutionnaire, Cooper se retrouve bientôt aux prises avec ses démons intérieurs. Le pitch, simple et original, autorise non seulement des trouvailles esthétiques judicieuses qui évoquent l’imagerie vidéoludique (créatures en 3D, déformation spatio-temporelle…) mais aussi un portrait psychologique approfondi du héros. Chaque pièce du manoir que traverse Cooper incarne une phobie, un traumatisme enfouis dans son subconscient. Le huis-clos de la seconde partie, qui sied idéalement à Dan Trachtenberg (10 Cloverfield Lane), joue ainsi pleinement la carte du cauchemar hallucinatoire. Sans en dévoiler davantage, disons que le dénouement jusqu’au-boutiste fait son effet.

Épisode 3 : Tais-toi et danse (Shut up and dance), réalisé par James Watkins

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Ils vous observent et vous n’en n’avez pas la moindre idée. Voilà sur quelle base se lance cet épisode aux relents paranoïaques, façon Big Brother, érigeant la vie privée comme miroir aux alouettes. Kenny (Alex Lawther), un garçon renfermé, se fait surprendre en pleine intimité lorsque sa webcam s’active. L’extrait-vidéo, désormais entre les mains d’un obscur groupuscule, pourrait bien compromettre ses perspectives d’avenir et il lui faut dès lors suivre scrupuleusement les instructions qui lui sont envoyées pour éviter toute fuite sur Internet. Une fois n’est pas coutume, James Watkins s’attaque à la misère adolescente et se sert de la grisaille ambiante telle une chape de plomb venant écraser tout espoir. L’ambiguïté permanente du discours interroge par ailleurs notre droit à l’obscénité, dans les deux sens du terme. Peut-on tout se permettre à l’abri des regards ? Doit-on tout exhiber à la vue des regards ? En renvoyant dos à dos victimes et coupables, le récit évacue tout manichéisme moralisateur et laisse libre juge le spectateur.

Épisode 4 : San Junipero, réalisé par Owen Harris

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Sans doute l’épisode le plus émouvant de cette saison. Deux jeunes femmes, Yorkie (Mackenzie Davis) et Kelly (Gugu Mbatha-Raw), se rencontrent dans un club à San Junipero et tombent sous le charme l’une de l’autre. Impossible de prédire la suite des évènements tant l’intrigue ménage habilement le mystère autour de cette ville, comme hors du temps ou issue d’un songe, pour s’intéresser à la love-story parfaitement incarnée par son duo d’actrices. La fièvre disco-pop des années 80 renforce l’idée d’une parenthèse fantasmée, d’un ailleurs suspendu où chacun pourrait célébrer la vie jour après jour, sans s’inquiéter du lendemain. Owen Harris (Kill your friends) capte à merveille le pouls de cette époque, avec ses couleurs flashy, ses tenues excentriques, et use de la nuit pour figer un peu plus l’extase amoureuse. C’est là aussi toute la force de cette histoire qui, même douloureuse dans son dernier tiers contemporain, choisit l’optimisme coûte que coûte. Si la musique de Clint Mansell, délicieusement atmosphérique, nous happe de bout en bout, saluons aussi la playlist kitsch mais revigorante qui réveille une profonde nostalgie.

Épisode 5 : Tuer sans état d’âme (Man against fire), réalisé par Jakob Verbruggen

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En temps de guerre, nos armées n’obéissent qu’à un seul principe : défendre aveuglément le monde et le débarrasser de ses ennemis. Stripe (Malachi Kirby), nouvelle recrue d’un commando de têtes brûlées, a pour mission d’exterminer ceux que l’on appelle « les déchets », des humains changés en mutants assoiffés de sang. Pourtant, d’étranges visions ne tardent pas à l’éclairer sur la réelle nature de la menace. Postulat peu novateur à priori qui, à défaut de passionner, profite d’un style nerveux, emprunté au reportage de terrain, qui rend compte de l’excitation physique avec laquelle les soldats partent au combat. Un chaos des sens qui prend tout son sens à la lumière d’une justification certes prévisible mais cohérente. Machination bureaucratique, esclavage automatique, des thèmes bien connus, néanmoins nuancés par le biais d’une problématique plus inattendue qui fait du patriotisme la raison originelle de toute cette barbarie. La conclusion, face à face entre le héros et son supérieur (excellent Michael Kelly), met justement le doigt dessus.

Épisode 6 : Haine virtuelle (Hated in the nation), réalisé par James Hawes

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Dernier épisode, le plus long. Près d’une heure et demi dédiée à la traque d’un hacker terroriste qui condamne les pestiférés du web, ces personnes ayant mal agi et s’attirant les foudres des internautes. Chaque cible se signale au nombre de message haineux qui lui sont adressés, assortis du hashtag #DeathTo. Karin Parke (Kelly Macdonald) est chargée de l’affaire et compte bien en découdre. Ce qui commence alors comme un polar high-tech un brin convenu se mue en parabole vertigineuse sur la culture de la détestation, phénomène social qui n’a rien de fictif et dont on peut déjà évaluer l’ampleur, à un degré moindre heureusement, dans la réalité. La justice, aussi expéditive et amorale soit-elle, s’exerce sur Internet en toute impunité… ou presque. Avec une cruauté inouïe, qui rétablit in fine l’équilibre, l’outil informatique se retourne contre ses utilisateurs, aux commandes d’un pirate fantôme résolu à mettre l’Humanité au pied du mur. Loin du simple gimmick, l’essaim d’abeilles par qui advient la mort renvoie ironiquement à leur progressive disparition du globe et à la célèbre citation d’Albert Einstein : « Si les abeilles disparaissaient, nous n’aurions plus que 4 années à vivre ». Une fin de saison terriblement nihiliste en somme.

Série créée par Charlie Brooker.

Saison 3 disponible depuis le 21 octobre 2016 sur Netflix et actuellement diffusée sur Channel 4.

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