Critique Film

AMERICAN SNIPER : Dans l’œil du cyclone irakien ★★★★☆

Derrière les polémiques absurdes, Clint Eastwood touche un point sensible pour un film de guerre magistral.

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C’était il y a quarante-quatre ans. Clint Eastwood endosse pour la première fois le costume du mythique Harry Callahan. La scène d’ouverture montre une femme se baignant dans une piscine, sauf qu’elle est vue à travers la lunette d’un sniper. La caméra constate la distance qui sépare le tireur de sa cible, jusqu’à ce qu’il tire. Ce meurtrier minutieux mais rapide, existant mais invisible est un sujet de cinéma passionnant, à la fois spectateur et réalisateur. Il assiste à son action en ayant une vision globale, sans pouvoir agir directement près du cadavre. Son arme, quant à elle, a des airs de caméra, lui permettant de choisir un cadre, et d’observer ce que d’autres ne voient pas. Eastwood, cette fois derrière l’objectif, exploite à merveille cette relation entre le cinéaste et cet ange de la mort dans son nouveau film. Adapté de la biographie du soldat Chris Kyle, American Sniper est ainsi une œuvre qui joue de la soi-disant froideur de son personnage, un Navy SEAL envoyé quatre fois en Irak et dont les performances (qui s’étendent officiellement à cent-soixante morts) lui ont valu le surnom de « Légende ».

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Les critiques et le public ont beau s’entredéchirer (assez ridiculement) sur le message et les pseudo-relents patriotiques du long-métrage, le réalisateur ne fait en réalité que suivre le point de vue de Kyle. Si Steven Spielberg devait à l’origine mener le projet à bien, Clint Eastwood en a brillamment retenu l’inspiration, et nous livre, à quatre-vingt-quatre ans (tout de même !), un film de guerre dynamique et surtout sensitif. Son intelligence est d’adapter sa mise en scène en fonction de son héros. Le montage se réduit au minimum, évite les coupures pour assister aux actes, même atroces, qui se déroulent au travers de la lunette. Les deux premiers assassinats du sniper, ceux d’un enfant et de sa mère, apparaissent ainsi dès le début (et une seconde fois, plus tard). Kyle n’a pas été ménagé, nous ne le serons pas non plus. De même, le mixage sonore se rapporte parfois à des détails qu’il peut percevoir, ou décrit ses absences, de plus en plus fréquentes au cours du métrage. Il n’est pas ici question de jugement. Certes, Eastwood suggère, mais se réfère avant tout aux faits. Nous voyons la guerre par les yeux de ce soldat d’exception, sauveur invisible protégeant ses compagnons marines au point d’en développer une culpabilité inextinguible (il dit regretter de ne pas avoir pu en sauver plus). Bien qu’il tente de le cacher, ce héros devenu un porte-étendard involontaire se révèle traumatisé par ce qu’il a vu en Irak. En retour, le cinéaste ne l’instrumentalise pas. Les dérives de l’administration Bush ne sont critiquées qu’en filigrane, et l’ensemble demeure concentré sur le monde de Kyle, afin d’éviter un niveau macroscopique probablement plus lourdaud.

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De ce fait, American Sniper transparaît comme une passionnante réflexion sur le regard et son interprétation, et plus précisément le reflet d’une éducation texane traditionnelle, qui apprend à ne pas baisser les yeux. Tout le long du film, Kyle se confronte à l’horreur d’une guerre dont il est convaincu du bien-fondé, attendant dans certaines situations jusqu’à la dernière seconde pour tirer (voir cette scène pleine de tension où un enfant attrape un lance-roquettes). Mais ce point de vue repose également sur celui des médias, eux aussi capables, comme le sniper, de choisir une cible. Lors des attentats du 11 septembre 2001, le héros est devant la télévision, regardant impuissant ces plans fixes et froids des tours jumelles en flammes, qui ne font que confirmer son envie de servir son pays, sans savoir le mensonge qu’il lui cache. Il reproche par ailleurs le manque d’informations sur le front dans les journaux, comme s’il reconnaissait son propre aveuglement envers ce désastre militaire. Beaucoup plus ambigu que dans son livre, le personnage revient d’Irak avec des séquelles psychologiques qui l’éloignent de plus en plus de sa famille, même de retour au bercail. Ses tourments en viennent à mélanger les frontières entre ces deux lieux qu’il croit antinomiques. En réalité, quel que soit le décor, les États-Unis y cultivent toujours leur goût de la violence. Kyle ne fait que suivre l’enseignement de son père, celui d’une Amérique conservatrice qu’Eastwood comprend sans pour autant la tolérer. La guerre renvoie à un élément quasi-quotidien, où l’on tient un fusil dans une main et un téléphone dans l’autre, pour échanger des paroles érotiques avec sa femme.

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Le titre du film est ainsi bien plus sarcastique qu’il n’y paraît. Cette périphrase du protagoniste principal le brandit bien comme un exemple, mais pas comme l’exemple héroïque qu’il rêverait d’être. Kyle a beau demeuré patriote, il n’en est pas moins désillusionné. Lors d’une scène en compagnie de son fils, il est abordé par un marine auquel il a sauvé la vie et qui le remercie. Il reste juste étonnamment pantois. Cette transition de la psychologie du personnage le rend d’autant plus fascinant qu’il tente de la dissimuler. Bradley Cooper, qui trouve ici le rôle de sa carrière, fait dès lors preuve d’une incroyable justesse dans l’évolution de son personnage, éloignant de façon définitive American Sniper d’une logique manichéenne. Au contraire, le montage accumule les parallélismes pour montrer des égalités et des corrélations. Dans le camp adverse, Eastwood filme un sniper tout aussi doué que Kyle, et dévoile au détour d’une scène qu’il a lui aussi un enfant. Les certitudes et les valeurs se retrouvent floutées, engendrant une sorte de cécité chez ces soldats inconscients de la véritable condition de l’Irak. Le cinéaste explicite cette idée avec brio pendant la dernière bataille du long-métrage, durant laquelle une tempête de sable vient envahir l’écran, et met fin au combat par manque de visibilité. Ce grand moment de cinéma confirme les interrogations de son réalisateur sur la légitimité de certains pans de la culture américaine, dont il est lui-même devenu au fil des années un rouage. Il faut vraiment ne pas avoir vu Impitoyable, Mémoires de nos pères ou encore Gran Torino pour penser qu’American Sniper puisse être une œuvre propagandiste. Clint Eastwood accepte, tout comme Kyle, de paraître ambigu, mais il continue de chercher les défaillances de l’horloge trop bien huilée à laquelle il appartient. Les images d’archive du générique, montrant l’enterrement du vrai Chris Kyle, en sont un bon exemple. Belles et élégiaques, elles n’en gardent pas moins une forme d’ironie. Ce héros, qui a toujours voulu retrouver son humanité, ne correspond plus qu’à un symbole abstrait, à des étoiles mensongères sur un drapeau vidé de son sens.

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