Critique Film

10 CLOVERFIELD LANE : La malice du mauvais robot ★★★★☆

La magie Abrams est de retour pour cette suite mystérieuse et attendue.

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A l’heure où l’information règne en maître, on peut regretter que le cinéma, et tout particulièrement celui d’Hollywood, ne racole qu’au travers de plans marketing de plus en plus stéréotypés et taylorisés. En voulant trop en faire, ils nous montrent assez souvent les limites des films qu’ils soutiennent, spoilant leur intrigue sans aucune gêne et dévoilant toutes leurs scènes intéressantes. Pourtant, le buzz ne nécessite pas de matraquer la tronche des spectateurs à grands coups de money-shots, pour peu qu’on sache attiser sa curiosité, et qu’on l’implique dans le projet en créant du mystère autour. D’Alien au Projet Blair Witch, certains des succès notables de l’histoire du cinéma doivent beaucoup à leur promotion, qui a contribué à leur aura culte. Mais cet aspect de pochette surprise n’est plus aujourd’hui sauvegardé que par quelques irréductibles, comprenant J.J. Abrams et sa boîte de production Bad Robot. On connaît le créateur de Lost pour ses high-concepts alléchants, avec pour certitude qu’ils ne lui servent pas que de point de départ sans développement (contrairement aux productions over-hypes de Jason Blum). Son amour du storytelling bien fait et honnête le pousse donc à protéger chacun de ses projets, à l’instar du premier Cloverfield de son copain Matt Reeves. Balancé sur Youtube en pleine expansion de la plateforme, son trailer mystérieux en found-footage avait dévoilé des moments de panique sans véritable contexte, comme s’il s’agissait d’une réelle vidéo amateure. Le mystère restait entier, et le succès du film n’en a été que plus retentissant. Quel bonheur alors de voir la méthode Abrams revenir à la charge il y a à peine deux mois, avec une bande-annonce sortie de nulle part, dédiée à la suite de Cloverfield. Ou plutôt un spin-off, tant le long-métrage ne semble rien avoir en commun avec son prédécesseur, troquant le found-footage pour une caméra traditionnelle, et les rues de New-York pour un bunker souterrain dans lequel est retenue prisonnière Michelle (Mary Elizabeth Winstead), rescapée d’un accident de voiture par le propriétaire des lieux Howard (John Goodman) et un troisième acolyte, Emmett (John Gallagher Jr.).

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Mais cette force d’un marketing malin n’est pas qu’une simple mise en contexte. Elle est avant tout révélatrice des ambitions d’Abrams, et également de son profond respect pour le cinéma d’exploitation. Loin de l’opportunisme cynique de plus en plus explicite envers le film de genre (encore Jason Blum), 10 Cloverfield Lane se présente comme un véritable travail d’orfèvre, qui ne se surestime jamais pour servir au mieux son récit. En cela, le producteur a su une nouvelle fois s’entourer, désignant derrière la caméra un jeune inconnu talentueux, Dan Trachtenberg, jusqu’alors réalisateur d’un court-métrage claustrophobique autour du jeu vidéo Portal. Autrement dit, une personne de choix pour un huis-clos requérant une gestion minutieuse de l’espace. D’ailleurs, l’une des forces du film est de parvenir à faire exister son décor quasi-unique, de donner vie à chaque pièce par un travail ingénieux autour de la lumière et des accessoires. Tout comme le personnage de Michelle, la caméra cherche à s’échapper, à rechercher les limites du bunker en examinant chacun de ses recoins, de la salle à manger aux bouches d’aération, dans une scène qui n’est pas sans rappeler Die Hard. Dès lors, 10 Cloverfield Lane ne se veut pas une série B complètement originale, mais préfère assumer ses références, non pas pour le simple plaisir d’en avoir ou de copier, mais pour exploiter le sens qu’elles véhiculent, comme Abrams l’a toujours revendiqué avec ses idoles de la période Amblin, Spielberg en tête.

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Ainsi, le long-métrage répond en priorité à une exigence d’artisan, dans le sens noble du terme, se fondant sur les codes du cinéma d’évasion et d’horreur pour expérimenter sur la grammaire cinématographique. En bref, il correspond à la vraie définition du film de genre, honnête et audacieux. Et c’est là que l’on ressent l’importance de J.J. Abrams dans le processus créatif, stimulant son cinéaste tout en apportant sa patte à l’ensemble, à commencer par une volonté de storytelling efficace, reposant le moins possible sur les dialogues. On notera par exemple les cinq premières minutes, influencées par Psychose, qui parviennent à décrire le personnage de Michelle par le simple pouvoir des images et de la brillante musique de Bear McCreary, sans que sa voix ne soit utile. Une technique qu’Abrams a lui-même utilisé sur Star Wars : Le Réveil de la Force pour présenter Rey, donnant plus de place au sens du cadre, du son, ou encore du langage corporel de ses acteurs. 10 Cloverfield Lane est intelligemment pensé pour la suggestion, pour le sens caché et l’absence que le spectateur cauchemarde autant que les protagonistes. Trachtenberg scrute alors avec amour le moindre élément de jeu subtil de ses acteurs, point névralgique d’un film sur l’attirance et le rejet de l’être humain envers ses semblables. Si le trio se révèle d’une incroyable harmonie, John Goodman tire malgré tout son épingle du jeu en paraissant à la fois sympathique et inquiétant, comme pouvait l’être Annie Wilkes dans Misery. Bien évidemment, le métrage développe rapidement l’idée d’un danger interne face à la menace externe indistincte. Le monstre n’a pas nécessairement la forme que l’on imagine, même si cette réflexion est parfois amenée avec des sabots un peu trop gros.

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10 Cloverfield Lane est donc avant tout un petit bijou de suspense à l’ancienne, tendu à l’extrême jusqu’à exploser dans l’apothéose d’un dernier acte surprenant mais logique, où la justesse de l’écriture fait diverger ses multiples points pour conclure chacune de ses sous-intrigues, à commencer par le récit d’une femme qui découvre son courage et sa force. Si Abrams et son équipe se décident à étendre ce qu’ils appellent déjà le Cloververse, la licence pourrait devenir un bel étendard du cinéma de genre, en regroupant des films esthétiquement très différents autour d’un même univers. En tout cas, ce nouveau volet prouve qu’Hollywood peut être suffisamment détourné pour proposer des projets plus osés que la moyenne des événements cinématographiques du moment, se résumant de plus en plus à des blockbusters pétés de thunes. Quintessence de la malice Abrams, 10 Cloverfield Lane pourrait surtout affirmer pour de bon que le réalisateur-producteur est le nouveau mécène d’un cinéma de divertissement de qualité, à l’instar encore une fois de Steven Spielberg, dont il est depuis longtemps considéré comme l’un des fils spirituels.

Réalisé par Dan Trachtenberg, avec Mary Elizabeth Winstead, John Goodman, John Gallagher Jr.

Sortie le 16 mars 2016.

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